Le jour se levait sur le monde, petit à petit les animaux de la forêt s’éveillaient et l’homme qui est un animal comme un autre – même s’il se croit supérieur et le seul à être doué du
langage – n’échappa pas à la règle.
Lynn ouvrit les yeux et les referma aussitôt : le rai de lumière qui s’était immiscé dans sa chambre à travers les volets – et qui était
« responsable » de son éveil - lui violentait les pupilles. Elle plaqua le drap sur son visage et écarta lentement les paupières. Après quelques dizaines de secondes
d’acclimatation elle fit glisser la toile protectrice : il faisait jour c’était indéniable, mais elle ressentait une sensation de malaise qu’elle ne s’expliquait pas.
Ne supportant pas de ne pas comprendre, Lynn décida que si dans la minute à venir elle n’avait pas trouvé d’explication logique à son malaise, elle enfouirait sa
tête sous l’oreiller et se rendormirait pour une paire d’heures ou deux.
« Bingo ! » Elle avait sa réponse : elle se sentait fatiguée comme si elle n’avait pas assez dormi, le réveil sur la table de chevet indiquait
08H00 et pourtant la lumière du jour qui rentrait dans sa chambre faisait plutôt penser à midi.
Elle sortit de son lit d’un bond et alla ouvrir les volets pour en avoir le cœur net.
Droit devant elle, emplissant le ciel, elle vit non pas LE Soleil mais DEUX soleils à peine écartés l’un de l’autre, aux yeux de Lynn à quelques mètres près ils
auraient été siamois.
Elle s’aperçut alors qu’elle n’était pas la seule à observer le phénomène, les cygnes du plan d’eau voisin ainsi que les chiens de son oncle
semblaient avoir été transformés en statue de marbre : ils étaient assis immobiles la tête dressée vers le ciel.
C’était d’autant plus stupéfiant que Kirk, le chef de la meute, n’était pas renommé pour sa patience pas plus que son silence. En tout état de
cause il aurait dû se précipiter sur les cygnes et faire un massacre, mais non il restait là comme hypnotisé par les deux boules de feu.
Lynn referma la fenêtre, enfila un tee-shirt et un short en vitesse pour aller voir la « choses » de près.
Elle dévala l’escalier quatre à quatre, traversa la cuisine comme une fusée et sautant par dessus l’abattant du bas de la porte qui était resté fermé atterrit dans
le jardin où ni les chiens ni les cygnes n’avaient bougé ne serait-ce que d’un centimètre.
Alors qu’elle s’approchait d’eux elle entendit hurler son prénom :
« Lynn ! Reste où tu es ! Ne fais pas un pas de plus ! »
Elle s’arrêta net et regarda sur sa gauche : c’était Victor le fils des voisins et son ami d’enfance qui l’interpellait de la fenêtre de sa
chambre ou plutôt de sa cabine puisque depuis l’âge de 13 ans celui-ci vivait sur l’ancien voilier de son père amarré derrière chez lui.
« Pourquoi ? T’as peur de quoi ? Que je réveille les chiens et qu’ils bouffent tes cygnes ? »
Victor resta muet un instant, surpris par le ton de voix et l’accueil de celle-ci, certes elle n’était pas réputé pour sa douceur et sa
gentillesse, mais tout de même elle pourrait être plus aimable, une telle attitude n’était pas apte à favoriser de bons rapports. Elle était son amie depuis plus de 15 ans mais
cela n’autorisait pas une telle « agressivité ».
« Ne soit pas stupide et laisse moi t’expliquer. J’arrive, ne bouge surtout pas. »
Il referma le hublot, monta sur le pont du bateau et sauta sur la berge.
Il parcourut en courant la distance qui le séparait d’elle et avant qu’elle ne lui pose la moindre question il posa un doigt sur ses lèvres en murmurant
« Chutttttt ».
Lynn fut tellement surprise qu’elle resta silencieuse : une fois n’est pas coutume si dit-il.
Victor lui raconta alors comment s’étant réveillé au petit matin et n’arrivant pas à dormir il était sorti sur le pont pour observer le jour se lever : il
avait toujours trouvé magique le moment où la nuit se transforme en jour, car même si cela se déroulait progressivement il y avait un instant précis où cela basculait et c’était cette fraction
de minute qu’il aimait vivre, la dégustant lentement comme il aurait savouré un plat au goût exquis, raffiné.
Installé dans son transat il contemplait béat le ciel qui commençait à s’éclaircir lentement quand soudain il vit l’horizon se mettre à trembler, devenir flou
comme s’il était devenu myope instantanément, ou plutôt comme quand on voit le fond de l’océan, allongé sur un ponton au ras de l’eau.
Puis le ciel parut s’écarter, le vent se leva et son bateau, le plan d’eau et ses cygnes, la maison de ses parents, celle des parents de Lynn et leurs chiens, sans
oublier la forêt environnante, tout cela avait été comme aspiré à travers la faille dans le ciel et se retrouvait là dans un monde où brillait deux soleils.
Il ne s’expliquait pas pourquoi les animaux restaient tétanisés alors qu’eux pouvaient se déplacer à leur guise. Quoi qu’il en soit il fallait se montrer prudent,
peut-être était-ce une simple question de distance et que s’ils s’approchaient trop près des bêtes ils seraient pétrifiés eux aussi.
Lynn ne mit pas un seul instant la parole de Victor en doute, elle sentait qu’il lui disait la vérité.
« Alors Victor, que suggères-tu que l’on fasse ? » lui demanda-t-elle l’ai sérieux.
« On va aller s’installer tous les deux dans les transats sur le pont de mon bateau, et on va admirer le spectacle. Peut-être repartirons nous dans notre
réalité.
Et si ça marche pas on essaiera de trouver de l’écran total car j’ai idée qu’on risque d’en avoir besoin. »
Lynn éclata de rire, lui prit la main et ils partirent en courant vers le voilier.
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