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Mardi 21 mars 2006
Seul le fauteuil avait changé, le reste du décor environnant était le même. Elle était toujours allongée sur le divan, peut-être semblait-elle un peu plus « crispée » mais il fallait un regard averti pour s’en apercevoir.

 

Contrairement à la semaine précédente ce n’est pas sa bouche qu’il fixait mais son œil gauche et plus précisément sa pommette gauche ornée d’un hématome légèrement bleuté, plus connu sous le nom de «  rencontre avec un coin de porte ».

 

Il existait diverses sortes de porte allant de celle creuse en contreplaqué menant au placard à balais à celle pleine en chêne massif protégeant l’accès à la chambre du seigneur et maître du château. Apparemment celle qu’elle avait croisée était du genre porte d’intérieur en bois exotique ni trop légère ni trop lourde. En tout cas assez pour marquer son visage pendant quelques jours.

 

N’allez pas imaginer que je suis une femme facile ou volage, nous n’avons pas fait l’amour ce week-end là !

 

Une fois encore sa voix pleine de colère et dirigée vers lui – transfert oblige – le ramena à la réalité.

 

« Je n’imagine rien je vous écoute tout simplement. » dit-il avec calme.

 

A nouveau le « charme » opéra et elle reprit son monologue posément.

 

Nous étions allongés sur le lit de cette chambre d’hotel grenoblois, nos corps collés l’un à l’autre, nos peaux séparées simplement par la soie de mes sous-vêtements et celle de son caleçon, autant dire rien, je ne me rappelais pas quand ni comment nous nous étions déshabillés mais le fait est que mon châle, ma robe et mes chaussures étaient éparpillés sur le sol, mélangés à sa chemisette son pantalon et ses mocassins. Ses mains caressaient mon corps allumant en moi un feu à la hauteur des incendies de forêts qui ravageaient les forêts varoises chaque été, mes lèvres dévorant les siennes semblaient ne jamais pouvoir rassasier cette faim d’amour qui embrasait mon ventre.

 

Il cessa lentement ses caresses, se redressant au-dessus de moi il dit  : Non.

 

Reprenant mon souffle lentement je le regardais sans comprendre comme s’il s’était adressé à moi en serbo-croate ou comme si pour moi le français était une langue inconnue.

 

Sans me laisser le temps de réagir il m’expliqua calmement pourquoi il était hors de question que nous allions plus loin et que même nous étions déjà allés trop loin.

 

« Puisque nous sommes différents des autres, ceux pour qui les rencontres via internet ne sont que des plans cul, alors prouvons-le en nous comportant différemment »

 

Et j’ai accepté en le regardant avec tendresse : il était si beau dans son désir retenu, la sueur dessinant les méandres d’un fleuve sur sa peau mate, la douceur de celle-ci manquant déjà au bout de mes doigts.

 

A l’époque je ne savais pas que je venais de tomber dans les filets du plus grand héritier de Machiavel qu’il puisse exister à ce jour. J’allais être son jouet, son objet de plaisir et pas seulement physique, sa chose qu’il allait façonner avec amour et détermination, car c’est ça le pire c’est qu’il m’aimait vraiment mais ne savait pas faire autrement...

 

Vous voyez je continue à lui trouver des excuses à ce salaud, à ce démon qui m’a marquée comme personne ne l’a jamais fait et ne le fera jamais.

 

Et ce n’était que le début de deux ans de bonheur alternant avec la souffrance, l’amour avec la haine, la joie avec la tristesse, et j’allais AIMER ça ! Pourquoi m’étais-je comportée de cette façon, pourquoi avais-je accepté d’être traitée ainsi ?
Tout simplement parce qu’il souffrait autant que moi, du moins c’est ce que je croyais et soyons francs ce que je crois encore parfois.

 

Pourtant je ne suis pas une femme ignare sans aucune éducation, j’ai un Q.I. supérieur à 115, j’ai une maîtrise de droit et une de lettres, mon mari est un avocat renommé du barreau lyonnais, nos deux fils ont d’excellents résultats scolaires, j’ai une multitude d’activités et occupations extérieures, la situation de mon époux me permettant de ne jamais regarder à la dépense, et pourtant je me suis fait avoir comme une débutante, une pauvresse digne d’un roman issu de la rencontre de Barbara Cartland et Charles Dickens. Si vous saviez comme à la fois j’ai honte et je me déteste, comme j’aimerais avoir une machine à remonter le temps pour modifier le passé et refuser cette première rencontre, être au cinéma et entendre le salutaire « Coupez on la refait ! », mais malheureusement nous sommes dans la vraie vie et il faut vivre avec ses erreurs.

 

Elle resta silencieuse durant presque une minute semblant soudain s’être réfugiée dans un coin de sa tête. Il ne prononça pas un mot ce n’était pas la première fois que ce phénomène se produisait et il était toujours suivi d’une phrase clé annonçant une brusque progression dans l’analyse de sa patiente. Il se félicitait d’avoir accepté d’être son analyste alors qu’elle était venue à son cabinet d’Ecully sans lui dire comment et pourquoi elle avait pris rendez-vous avec lui, chose qu’en règle générale il n’acceptait jamais même si la déontologie l’interdisait. Il avait suivi son instinct qui l’avait poussé à la prendre en analyse avant qu’il ait pu réfléchir et décider consciemment d’accepter. Comme quoi il est des fois où la raison et la réflexion n’ont pas leur mot à dire, ce qui était un comble pour un « disciple » de Freud, Jung ou Lacan. Bah il était certain que Sigmund, Carl Gustav ou même Jacques avaient aussi vécu ce genre de situation « inexplicable ».

 

Elle reprit la parole aussi soudainement qu’elle s’était tue.

 

En fait j’ai volontairement accepté cette relation avec tout ce qu’elle a comporté, c’était une manière tortueuse il est vrai, mais je n’ai jamais prétendu être simple, de vivre la vie que j’ai toujours enviée : celle de ma sœur cadette. Oui j’étais envieuse de la voir papillonner d’amant en maîtresse sans vergogne et sans honte, libre comme une abeille butinant de fleur en fleur, et plonger dans les abîmes de l’amour libre pour rejaillir en souriant au soleil comme si de rien n’était.

 

Oui c’est aussi simple que cela : j’étais jalouse de cette salope, cette grue qui se faisait sauter par tout ce qui passait à sa portée, et moi pendant ce temps je mettais au monde deux « adorables marmots » qui ont gâché mes nuits en braillant comme s’ils se faisaient égorger et il ne fallait pas compter sur « môssieur » mon mari pour se lever et s’en occuper, chacun ses attributions et en tant que femme la question ne se posait pas, point barre.

 

Alors voilà au bout de dix ans de bons et loyaux services j’ai décidé que c’était à mon tour de vivre et de m’éclater, d’aimer et d’être aimée, forte de ce joli prétexte qui me donnait bonne conscience je suis allée surfer sur la toile dans un état d’esprit plus proche de celui de la mygale que de la douce et innocente libellule. Mais m’identifiant à ma sœur je ne pouvais décemment pas prendre dans mes filets un gentil et honnête garçon qui m’aimerait sincèrement et tendrement, qui attendrait que je sois libre pour oser me proposer de dormir dans la même chambre, non j’en voulais un aussi pervers que j’imaginais être en ressemblant à ma sœur.

 

Et je l’ai trouvé…

 

Elle plongea alors son regard dans celui de son analyste, esquissa un sourire timide démenti par l’éclat de ses yeux et dit :

 

Bon et si on s’arrêtait là pour aujourd’hui.

 

Episode Trois.

 

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