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Mercredi 31 mai 2006
Elle était arrivée avec dix minutes de retard et s’était installée sur le divan sans un quelconque mot d’explication, sans même en prononcer un seul d’ailleurs, et ne lui laissant d’autre alternative que de s’asseoir dans son fauteuil en silence, d’ouvrir son dossier à la dernière page et de l’écouter le stylo à la main.
Il l’observa un instant : elle s’était fait couper les cheveux, la nuque ainsi dégagée arborait une dizaine de marques rouges. La « piqûre de moustique » de la dernière séance s’était multipliée.
Elle s’éclaircit la voix et reprit son monologue là où elle l’avait interrompu la semaine précédente.

 

 

Ayant éliminé deux de mes prises j’avais tout mon temps pour me consacrer à la troisième. J’avançais prudemment, pas question de m’emballer comme avec les précédents et de me retrouver le bec dans l’eau, enfin façon de s’exprimer : il ne s’agissait pas de mon bec.

Il semblait tout aussi réservé et laissait filtrer les informations le concernant par bribes, telles les touches de couleur d’un peintre sur son tableau se fondant dans la toile et qu’on ne remarque qu’en la regardant de près.
J’appris qu’il était marié, pas heureux en ménage je l’aurais parié, mais pas décidé pour autant à quitter son épouse à cause des enfants : ben voyons !
Il avait trois fils âgés de 15, 12 et 8 ans, sa femme était prof de lettres dans un grand lycée parisien, lui était responsable des ressources humaines dans une PME de la banlieue sud.
C’est là que j’aurais dû sentir ce qui allait arriver. Mais c’est plus facile à posteriori : quand on est dedans on n’a pas le recul nécessaire. N’empêche que j’aurais dû m’en douter : les RH c’est comme les avocats : des beaux parleurs. Ils vous entraînent dans leur sillage, leurs mots vous enrobent et vous embrument. Sans rien voir venir ni même qu’on s’en aperçoive ils vous ont fait vous dévoiler et dire ce que vous vouliez garder pour vous. Et le pire c’est que vous y avez pris plaisir ! Quel beau salaud j’avais pêché là !
Bref je m’étais faite prendre à mon propre piège.
Nos échanges sur MSN étaient tout en douceur et en finesse. Nous avions petit à petit commencer à flirter tranquillement, nos mots étaient devenus plus tendres, nos dialogues plus intimes. Nous parlions de moins en moins de notre quotidien, sauf pour dire que mon mari restait tard à son bureau ou que sa femme était à un conseil de classe et qu’ainsi nous avions plus de temps pour nous et rien qu’à nous.
C’est moi la première qui ait dit que je l’aimais, en réponse à un mail où il le laissait supposer. Nos « adieux » sur le Net s’éternisaient de plus en plus, ils donnaient l’impression que nous n’arrivions plus à nous quitter. Le besoin de se rencontrer s’imposait et l’idée que ça allait se produire rapidement nous enchantait au plus haut point.
Et c’est un matin au réveil après une nuit où les mots avaient été plus forts que d’habitude, où le désir de se voir en vrai avait été plus intense, que j’ai soudain réalisé que ni lui ni moi ne savions à quoi pouvait bien ressembler l’autre. Physiquement s’entend, pour l’âme et l’esprit on se connaissait parfaitement. Enfin c’est ce que je croyais…
Le soir même j’abordais le sujet. Il éluda la question prétextant qu’il voulait garder une part de mystère à notre relation, que nous avions bien le temps, que l’important à ses yeux était cette communion spirituelle entre nous, cette complicité, cette similitude de pensée proche de l’osmose.
L’osmose en voilà un mot bien à lui. Je crois que c’est avec celui-ci qu’il a commencé à me faire tourner la tête, j’avais baissé ma garde : le chasseur était sans s’en apercevoir devenu la proie. Là tout a basculé, je me suis trouvée entraînée dans un tourbillon de mots qui, au bout du compte, allait me laisser seule et abandonnée sur un rivage désert. Mais à ce moment là je n’en avais pas conscience, j’étais sur un nuage. Ces échanges ont continué pendant un mois, plus le temps passait plus j’avais envie de le rencontrer, d’être dans ses bras, j’étais devenue sa chose, je le savais mais j’en étais heureuse, personne ne m’avait emmenée aussi haut, aucun homme ne m’avait jamais faite ressentir aussi femme sans même m’avoir touchée ni regardée. Rien qu’avec des mots il m’avait plus que séduite : conquise.

 

 

Elle se tut aussi soudainement qu’elle avait commencé à parler. Elle paraissait s’être plongée dans ses souvenirs et y être restée. Les yeux fermés, un sourire sur les lèvres, elle semblait dormir ou tout au moins somnoler.
Il la regarda attentivement, il découvrit une femme totalement différente de celle qui venait le voir depuis bientôt deux mois. Bon Dieu qu’elle était belle ! Il ne la voyait plus avec les yeux d’un psy mais avec ceux d’un homme qui s’aperçoit que sa voisine d’en face est l’illustration parfaite de la femme qu’il cherchait en vain depuis des années, que dis-je des siècles, l’éternité même.
Il avait une envie irrésistible de se lever, de s’allonger à côté d’elle et de la prendre dans ses bras pour ne plus jamais la laisser partir. Il savait qu’il allait le faire et tant pis pour la déontologie et tous les dogmes bien pensants liés à sa profession.
Heureusement pour lui et pour eux, elle ouvrit les yeux et, plongeant son regard sans le sien elle dit :

 

 

« Vous devez me prendre pour une pauvre fille un peu simplette non ? »

 

 

Il hocha la tête négativement autant pour la rassurer que pour reprendre ses esprits. Il resta silencieux lui signifiant de continuer d’un bref mouvement du menton.
Elle haussa lentement les épaules d’un air de dire : « j’aurais dû m’en douter » et reprit son récit.

 

 

 

 

Elle attendait sa réponse avec dans les yeux toute l’innocence d’une petite fille.

 

 

« Oui vous avez raison. Nous en parlerons la semaine prochaine lors de la prochaine séance. »

 

 

Je défis quiconque, même vous Docteur, ne pas se faire prendre au piège par un tel artiste de la manipulation, il devait avoir lu « Le Prince » de Machiavel dès le berceau je ne vois pas d’autre explication. Bref le mal était fait il n’avait pu qu’à remonter la nasse : j’étais dedans et je ne me débattais même pas.

Ce qu’il fit avec douceur et sans précipitation : il n’avait rien à craindre je ne m’enfuirais pas.
C’est alors qu’il a proposé qu’on se voit : c’était pas trop tôt ! Vous m’auriez vu trépidant devant mon écran telle une gamine à qui on vient d’annoncer qu’on l’emmène à Disneyworld comme on le lui avait promis six mois auparavant. Enfin j’allais savoir à quoi il ressemblait, mais beau ou laid, grand ou petit, gros ou mince : je m’en moquais.
Malgré cela j’attendais l’arrivée de sa photo par mail avec une certaine émotion, je frissonnais intérieurement : j’en avais la «  chair de poule », je rafraîchissais la boite de réception de mon Outlook toutes les quinze secondes.
Elle arriva enfin. J’aspirai profondément et j’ouvris son message. Je ne pus retenir un petit cri qui fut suivi d’un grand soupir de soulagement : l’image correspondait à celle que j’avais imaginée. J’avais devant les yeux la photo d’un homme d’une trentaine d’années, brun, les yeux verts, à la peau brune avec ces rides au coin des yeux et autour de la bouche qui font le charme des hommes qui ont vécu, ceux qui dès le premier regard vous envoûtent et vous donnent envie de vous asseoir à côté d’eux et de les écouter vous raconter leur vie la tête blottie au creux de leur épaule.
Conquise par ses mots je l’étais aussi par son apparence. La photo avait été prise sur un ponton en bois, debout face à l’objectif il tournait le dos à la mer et souriait à celui ou celle qui le photographiait. Il portait un débardeur blanc et un bermuda couleur kaki. Il n’avait pas le corps d’athlète du Viking mais ce n’était pas non plus le représentant alsacien : il était « normal » et paraissait bien dans sa peau.
Etrangement il refusa que je lui envoie ma photo et me dit qu’il préférait attendre jusqu’à la dernière minute avant de connaître de visu, qu’ainsi j’aurais toujours le choix de ne pas me faire reconnaître lorsque nous nous verrions enfin.

 

 

« Vous ne trouvez pas qu’il était malin ce type, comme si dans l’état où il m’avait mise j’allais faire demi-tour ! »

  Episode Cinq.

par Kildar publié dans : Ecrits
 

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