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Lundi 24 juillet 2006
Aujourd’hui c’était lui qui était en retard.
Son patient précédent, un homme d’une quarantaine d’années qu’il suivait depuis trois ans pour des « TOC » lui faisant se laver les dents même après avoir bu un simple verre d’eau, n’avait pas voulu quitter son cabinet sans s’être rincé la bouche, prétextant que le coussin où reposait sa tête était poussiéreux et qu’il en avait des résidus sur la langue et coincés entre les dents. N’ayant pas réussi à le convaincre du contraire il n’avait pas eu d’autre choix que d’accéder à sa demande et de le conduire dans la salle d’eau attenante à son bureau afin qu’il procède à ses ablutions pendant cinq longues minutes.
Une fois le « dépoussiérage » terminé il raccompagna son patient, sa main posée sur l’épaule de celui-ci le poussant fermement vers l’extérieur : il le mit littéralement à la porte.
Il inspira lentement deux ou trois fois pour retrouver son calme et alla chercher celle qu’il attendait avec une impatience grandissante au fil des semaines. Il savait pertinemment que ce comportement n’était pas conforme à celui d’un analyste avec sa patiente et qu’il devait soit se repositionner à sa juste place dans l’analyse, soit arrêter et adresser la jeune femme à l’un de ses confrères. Aucune de ces deux solutions ne le satisfaisant, il décida d’ignorer purement et simplement cette expression de sa « raison » et la fit entrer dans son cabinet.
Le sourire qu’elle avait sur les lèvres en le regardant lorsqu’il avait ouvert la porte de la salle d’attente lui aurait de toute façon fait oublier toutes les bonnes résolutions qu’il aurait pu prendre auparavant.
Elle s’assit sur le divan et plongeant son regard dans le sien avant de s’allonger elle dit :
 
« J’ai cru un moment que vous m’aviez oubliée et j’ai eu des frissons à l’idée que je n’allais pas vous voir. Je suis certaine que c’est la même chose que ressentent les drogués quand ils attendent leur dealer sans être certain qu’il va venir, ou qu’il n’a pas été arrêté par les flics. »
 
C’est lui qui eut des frissons à l’entendre prononcer ces mots qui reflétaient parfaitement ce qu’il ressentait à l’idée de ne plus la voir… Il secoua légèrement la tête pour reprendre ses esprits.
 
« Vous n’avez pas d’inquiétudes à avoir je vous assure. Allons y je vous écoute. »
 
La semaine dernière je vous ai demandé votre avis sur cette idée que ce sublime manipulateur avait eue concernant la possibilité qu’il me laissait de ne pas me faire connaître, et de faire demi tour lors de notre premier rendez-vous. Et surtout sur le fait qu’il savait pertinemment qu’il était trop tard : j’étais déjà accro ! Je suis certaine que vous êtes de mon avis non ? J’étais prise au piège, enserrée dans la toile qu’il avait patiemment et délicatement tissée autour de moi durant les semaines précédentes. Je ne me débattais même pas inconsciente que j’étais.
J’ai voulu le surprendre, lui montrer que j’avais réellement envie de le rencontrer, de le connaître en vrai. Le lendemain de cette discussion en « chat », je lui envoyais un SMS pour lui donner rendez-vous sur MSN le soir même à l’heure habituelle. Mon mari m’avait appelé pour me prévenir qu’il resterait plus longtemps que prévu à Paris et qu’il ne rentrerait que tard dans la nuit. Bonne nouvelle Marybelle ! Mon amant virtuel me confirma sa présence à l’heure dite d’un simple « OK » mais je n’en demandais ni n’attendais pas plus.
Je me connectais sur le Net à 21H00, il apparut en ligne dix secondes plus tard. Je lui expédiais un « bonsoir » agrémenté d’un B majuscule paré de cœurs auquel il répondit par une bouche envoyant des baisers. Sans plus attendre je chargeais une photo de moi, prise avec ma webcam cet après-midi, à la place du lapin rose me servant d’icône sur MSN. Elle était légèrement sombre, genre « mystérieuse lady », mais néanmoins mon visage était visible.
Sa réaction ne se fit pas attendre, il m’envoya message sur message, chacun ne contenant qu’une expression comme s’il avait réglé sa mitraillette à mots au coup par coup plutôt qu’en rafale : Tricheuse… Pourquoi t’as fait ça ?… T’avais pas le droit !… Je suis pas d’accord… C’était pas ce qui était prévu… Je vais faire comment moi maintenant… Tu te rends pas compte… Now c’est too late… Tu comprends pas ?… Je suis amoureux de toi comme tu peux pas imaginer… JE T’AIME !!!!
Il s’arrêta net après ce dernier message. J’étais scotchée au fond de mon fauteuil, incapable de bouger. Je suis certaine aujourd’hui avec le recul que je devais un sourire immensément niais sur les lèvres. J’étais heureuse, persuadée que j’étais de l’avoir surpris et poussé à se dévoiler plus qu’il ne le voulait.
Pauvre conne oui ! Je m’étais faite avoir en beauté, il m’avait manipulée tout en me laissant croire que j’avais pris l’initiative toute seule comme une grande…
 
Elle resta silencieuse un instant puis elle se redressa et se tourna vers son analyste :
 
« Alors Docteur vous en dites quoi ? »
 
Celui-ci se pinça le nez tout en hochant la tête. Il posa lentement les feuilles de papier où il prenait des notes ainsi que son stylo sur le large accoudoir de son fauteuil puis, la regardant droit dans les yeux, il commença à parler d’une voix douce, presque un peu trop chaude vu la position qu’il aurait du avoir dans cette relation analysant/analysé.
 
« Je pense que nous arrivons à un point charnière dans le travail que nous avons entamé ensemble il y a presque deux mois. Même si je suis d’accord avec vous sur le fait que vous avez été « manipulée » et ce par quelqu’un de particulièrement habile, ne vous faites pas plus naïve que vous n’êtes en réalité. »
 
Elle le fusilla du regard et s’apprêtait à exprimer son désaccord de façon claire et nette, mais il ne lui en laissa pas le temps et reprit la parole.
 
« Vous me donnerez votre avis plus tard, je n’ai pas terminé. Ce que je veux dire c’est que vous n’avez pas été dupe bien longtemps. Rappelez-vous, c’est vous qui vouliez le capturer dans vos filets, c’était vous la prédatrice qui était à la recherche d’une proie pour satisfaire son « désir de revanche » sur une jeunesse gâchée par un mariage trop tôt, et une vie trop conventionnelle. Vous aviez envie de rattraper le temps perdu, de « jeter votre culotte par-dessus les moulins » comme on disait autrefois, mais pas n’importe comment et surtout pas avec n’importe qui. Vous aviez des critères de sélection très précis et vous aviez mis la barre assez haute pour trouver la bonne prise. Vous avez rencontré quelque part celui que vous recherchiez, à un détail près c’est que lui aussi était aussi là pour trouver quelqu’un et pas n’importe qui. Quelqu’un comme vous, assez intelligente pour que le jeu – car je pense que pour lui c’était ludique du moins au début – soit intéressant et riche autant intellectuellement qu’émotionnellement.
Vous avez clairement ressenti les fils de la toile qu’il tissait autour de vous et vous auriez parfaitement pu arrêter tout cela à ce moment là, comme vous aviez stoppé les deux précédentes expériences avec le Représentant  et le Viking, mais vous ne l’avez pas fait. Demandez-vous pourquoi, et répondez franchement à cette vraie question : ne vous retranchez pas derrière Machiavel ou tout autre prétexte auquel je ne crois pas une seule seconde et vous non plus d’ailleurs.
Vous avez alors continuez à jouer avec lui, vous aussi vous tentiez de l’attraper, vous l’ameniez petit à petit dans vos filets que vous aviez disposés pas trop près afin de ne pas l’effrayer et de le voir s’enfuir.
Je suis d’accord sur le fait qu’effectivement il vous a « poussé » à lui envoyer votre photo, mais comme il est « bon joueur » il vous a donné une information importante en retour, montrant ainsi que lui non plus n’était pas dupe à propos de votre prétendue naïveté.
Il a prononcé les mots suivants : C’était pas ce qui était prévu.
Effectivement cette phrase est la reconnaissance implicite qu’il y a eu manipulation de sa part, et ce ne sont pas des mots prononcés mais écrits. De plus il a pris le temps d’envoyer chacune de ses « réactions mises en mots » séparément, pour que vous puissiez les assimiler l’une après l’autre. Donc forcément cette phrase ne vous a pas échappé, ni aucune des autres d’ailleurs puisque vous venez de me les citer intégralement, mais vous avez choisi de continuer de jouer avec lui, c’était bien trop excitant non ?
Voilà la seconde question à laquelle il va vous falloir répondre et tout aussi sincèrement qu’à la première.
Voilà on va s’arrêter là pour aujourd’hui, ça vous laissera une semaine pour apporter des réponses à ces deux questions. »

 Episode Six.

 

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