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Samedi 30 décembre 2006
Patience....
Cet article est reparti sur mon écritoire pour être "remanié"...
Patience et merci de votre confiance.
Jeudi 11 mai 2006
Nathan était lui aussi un être paradoxal.
Ce ne fut pas une main se posant sur son épaule qui le sortit de sa lecture mais le vibreur de son téléphone. Le soleil bas dans le ciel lui fit prendre conscience du temps passé avec Irène et son écrivain.
Le numéro du portable affiché à l’écran lui était inconnu, mais il espérait que ce soit l’appel attendu.
C’était elle.
- Nathan c’est Jade je ne te dérange pas ?
- Pas du tout, je me suis accordé un jour de congé et je bulle sur la pelouse d’un jardin public.
- Tu as raison ça ne fait pas de mal de prendre le temps de vivre. J’ai quelques questions à te poser concernant mon futur ordinateur. En début d’après-midi je suis allé voir l’intégrateur que tu m’as conseillé mais il ne vend plus le modèle d’appareil photo numérique que tu avais choisi. Il m’en propose un autre plus performant et moins cher : un Olympus D340-R, t’en penses quoi ?
- Je connais la marque mais pas le produit. A priori c’est un matériel fiable, il t’a donné une doc ?
- Oui mais tu t’en doutes pour moi c’est de l’hébreu.
- Il faudrait que je la lise pour pouvoir t’en dire plus. Je n’ai rien prévu de particulier ce week-end, si t’es libre on pourrait se voir ?
- Je le suis mais je viens d’arriver dans l’Aveyron et j’y reste jusqu’à dimanche. Après je pars à Londres pour deux jours.
- Alors on verra ça à ton retour.
- Oui…, mais c’est loin. Tu sais la patience n’est pas une de mes qualités principales…
Elle resta silencieuse un instant puis reprit :
- Si tu n’as rien à faire ce week-end tu pourrais venir me rejoindre, la région est superbe.
Nathan ne répondit pas.
- Tu n’es pas obligé d’accepter, je saurais attendre la semaine prochaine rassures-toi
- Ce n’est pas ça, en fait l’idée me plaît assez et ça ne me ferait pas de mal de quitter la Ville Rose. Je suis allé une fois dans l’Aveyron, à Camarès, et j’ai bien aimé cette région. Tu es dans ce coin là ?
- Pas vraiment, je suis à Séverac le Château. C’est un joli village médiéval avec un château début 13ème siècle comme son nom l’indique. Si tu aimes les vieilles pierres tu seras servi.
 - Sympa… Et on fait comment pour y aller ? J’ai pas envie de prendre ma voiture.
- C’est facile tu vas à Matabiau, tu prends le train pour Séverac le Château et je viens te chercher.
- A tout hasard, t’aurais pas aussi les horaires  ?
- Comment as-tu deviné ? Dit-elle en riant. Ne quitte pas.
Il l’entendit le bruit d’un sac à main que l’on ouvre suivi de celui d’un papier que l’on déplie.
- Alors t’as un train qui part à 9h47 et qui arrive à 14h01, ça ne te fait pas lever trop tôt pour un samedi matin ?
- Penses-tu, je vais aller me coucher dès que j’aurai raccroché comme ça je serai sûr d’entendre le réveil sonner.
- Hi hi. Excellente résolution.
Ils échangèrent quelques mots sur l’Aveyron et les différences qu’il y avait entre Séverac et Camarès, puis ils raccrochèrent en se disant à demain.
Ils souriaient tous les deux à 250 kilomètres de distance avec le même désir d’être au lendemain.
Jade reprit la synthèse qu’il avait faite et nota sur une feuille à part les questions qu’elle voulait lui poser.
Nathan mémorisa le numéro de Jade dans son portable, et quitta le parc pour aller à la gare chercher son billet. De là il rentra directement chez lui pour dîner et préparer ses affaires pour le week-end.
 
 
Jeudi 27 avril 2006
Le regard de Nathan s’arrêta sur une Mobylette grise, semblable à celle qu’il avait en mémoire, l’amusante coïncidence le fit sourire. Tout en continuant son chemin un autre souvenir de cette même période lui revint.
Alex et lui étaient allongés sur les pelouses du Luxembourg, et profitaient des premiers rayons de soleil printanier. A la suite d’une longue discussion ils avaient décidé de leur destinée : ils seraient des « Sales Mecs Pourris ». Ce qu’ils avaient abrégé en « SMP » comme ils auraient dit « PDG » ou « VRP ».
La mère d’Alex était comédienne. Le milieu « bon chic bon genre » dans lequel elle évoluait avait permis à son fils de rencontrer de jeunes bourgeoises, que les parents trop souvent absents laissaient seules dans leurs immenses appartements du 7ème arrondissement, et bien évidemment il les avait présentées à Nathan.
Les images que Nathan s’était faites des soirées passées chez elles avaient agrémenté nombre de ses plaisirs solitaires.
Ces filles ne demandaient rien d’autre que de s’éclater avec des garçons pas trop moches et surtout pas coincés par leurs principes. Avec Alex et lui elles avaient gagné le gros lot. Leur credo c’était :  « Fric, sexe et plaisir » et ce dans n’importe quel ordre. Ils n’avaient aucun scrupule à les aider à dépenser leur argent de poche hebdomadaire, équivalant au salaire mensuel d’un instituteur en fin de carrière, et à se vautrer avec elles dans le stupre et la débauche. Ils étaient toujours prêts, scouts de la luxure et de l’immoralité, et elles adoraient ça.
Ils s’en étaient donnés à cœur joie pendant plusieurs mois, puis l’été arrivant, les filles étaient parties dans leurs résidences de bord de mer près d’Antibes, et eux n’y avaient pas leur place.
Alex et Nathan après réflexion avaient conclu qu’ils n’étaient pas fait pour être des « SMP », ils en avaient bien profité et ça leur ferait des chouettes souvenirs à partager dans quelques années.
Nathan s’arrêta, il venait de réaliser que son comportement avec Louise concordait en tout point avec cette période de son adolescence. Il ne s’était pas fait entretenir bien sûr, mais pour le reste il avait vraiment collé à la peau du personnage. Le discours de Karine lui revint en mémoire, et avec lui cette impression de porte-à-faux. Elle n’avait pas tout à fait tort, ni entièrement raison non plus. Il s’était peut-être conduit comme un salaud, mais s’il avait rompu hier c’était pour le bien de Louise.
S’il avait été vraiment honnête il aurait admis que c’était aussi et surtout pour le sien.
Revenant sur terre il s’aperçut qu’il était presque arrivé, il ne lui restait plus qu’à traverser le Grand Rond pour rejoindre le Jardin des Plantes. Il s’engagea dans les Allées Jules Guesde l’âme sereine, il savait que sa décision était la bonne.
Une fois dans le square il alla s’asseoir au pied d’une statue représentant une Vénus callipyge. Adossé au socle il regardait des enfants s’amusant dans le bac à sable et sur les balançoires sous le regard attentif de leurs mères. A l’ombre d’un magnolia un couple s’embrassait tendrement sur un banc, un peu plus loin deux hommes jouaient aux dames sans que les cris des marmots ne semblent les déranger. Ils avaient dépassé la soixantaine depuis longtemps, mais ils possédaient le charme des personnes âgées qui ont toujours cette vivacité dans le regard, et cette sagesse acquise au fil des ans. Le soleil mettait en valeur leur chevelure blanche qu’une brise légère faisait frémir. Aux yeux de Nathan ils étaient l’image de la beauté vraie, il espérait leur ressembler lorsqu’il aurait leur age.
Il s’installa plus confortablement et sortit un livre de sa poche.
 Dès qu’il avait su lire il en avait toujours eu un sur lui et ce où qu’il aille. Quand il devait accompagner ses parents chez des amis, il s’asseyait sur une chaise, un fauteuil, un canapé et lisait jusqu’à ce que son père ou sa mère le secoue patiemment pour lui dire qu’il était l’heure de rentrer à la maison.
Il se plongea dans la lecture d’un roman d’Yves Simon « Le prochain amour », cette histoire d’un écrivain se croyant à l’abri de la folie d’aimer et qui rencontre la femme-paradoxe, une fille futile aux étranges blessures. Ce récit le passionnait et il voulait savoir comment ça allait finir, tout en ne le voulant pas.
Lundi 24 avril 2006
Dix secondes plus tard son mobile se mit à vibrer. Il consulta l’écran, il avait un message sur sa boite vocale et le consulta immédiatement. C’était Chrystèle, elle avait contacté Jade et lui avait transmis le message, celle-ci lui téléphonerait en fin d’après-midi. Elle ajoutait d’un ton enjoué qu’elle lui avait demandé de donner son numéro à Nathan, cela gagnerait du temps et lui éviterait de faire l’entremetteuse… hummm… l’intermédiaire voulait-elle dire.
Il effaça le message et regarda l’heure : midi passé, il était temps d’aller déjeuner dans son bistrot préféré.
N’y ayant jamais emmené personne il était certain de n’y croiser aucun visage connu, à part le patron et les habitués bien sur.
 
***
 
Il s’installa à sa table habituelle, et commanda un steak tartare avec un verre de bordeaux rouge.
L’ambiance de ce petit restaurant de quartier sans prétention avait sur lui un effet apaisant, et les tensions accumulées dans la matinée n’y résisteraient pas. C’était son havre de paix, ici il se sentait comme à l’extérieur de la réalité, un lieu hors du monde où il se retrouvait seul avec lui-même qu’il y ait ou non d’autres clients autour. Il y mangeait l’esprit serein sans que personne ne lui adresse la parole.
Une fois son repas achevé il se leva pour aller boire son café au bar et régler son addition.
Il sortit et partit d’un pas tranquille vers le Grand Rond. Il avait décidé d’aller dans ce square près du Jardin des Plantes, entre le Muséum d’Histoire Naturelle et la Fac de Pharmacie, et où il avait passé plus de temps que dans les salles du Lycée Pierre de Fermat.
Il y était rentré en Terminale en arrivant de Paris, et c’était à cette époque qu’Alex son meilleur ami, qu’il connaissait depuis la seconde, avait choisi d’arrêter ses études pour se marier avec Jeanne, une fille dont Nathan était fou amoureux, et qu’il lui avait présentée quelques semaines auparavant.
Dans le même temps Nathan et ses parents avaient quitté la Capitale pour venir vivre à Toulouse, son père travaillait dans l’aéronautique et avait obtenu sa mutation dans le Sud-Ouest.
Remontant la rue Riquet il arriva place du Puy. Des Mobylettes garées sur le trottoir le ramenèrent dix ans en arrière.
 
***
 
Nathan sortit en courant du lycée Henri IV, comme toujours il était en retard. Il avait rendez vous avec Alex au « Petit Luco » et il aurait déjà dû y être. Pourvu qu’il y arrive à temps.
Depuis plus d’une semaine Alex et lui séchaient les cours et passaient leurs journées sur les pelouses d’un jardin public situé derrière le parc du Luxembourg. Ils y avaient rencontré deux filles élèves au Lycée Montaigne, et aujourd’hui ils avaient décidé de conclure. Il n’était pas question de louper ça à cause de sa fâcheuse habitude de partir à l’heure où il était censé arriver. Il ôta l’antivol de la mob grise qu’il «empruntait » quelques fois et le rangea dans son sac, puis il enfourcha l’engin et tenta de démarrer. Le moteur pétaradait mais ne voulait rien savoir. Nathan réalisa qu’il avait omis d’ouvrir l’arrivée d’essence : voilà ce qui arrive quand on est trop pressé ! Il répara son oubli et recommença à pédaler, mais sans plus de succès. Une voix rocailleuse lui fit tourner la tête :
- Alors jeune homme on a des soucis ?
Deux flics se tenaient à côté de lui. Il se figea, il ne manquait plus que ça. Comment allait-il se sortir de là ? Il fallait réagir vite.
- Des problèmes d’allumage, il faut que je change la bougie et l’antiparasite.
- Vu le bruit qu’elle fait tu n’as pas tort.
L’agent marqua un temps d’arrêt et reprit :
- Au fait elle est à toi cette Mobylette ?
- Bien sûr !
- Tu as les papiers je suppose ?
Catastrophe ! C’était à prévoir, sans hésiter il improvisa.
- Justement, j’les ai oubliés chez moi ce matin et j’me dépêchais d’aller les chercher.
- Tu habites où ?
- En bas de l’Avenue des Gobelins, à pied j’aurai pas le temps de faire l’aller et retour avant la reprise des cours.
Il sortit sa carte d’étudiant et leur tendit pour confirmer ses dires. Il jouait son va-tout, espérant que ce geste les persuaderait qu’il n’avait rien à se reprocher.
Le flic prit le document et le lut à voix haute :
- Nathan Vermont, 5, rue Claude Bernard.
Il regarda la photo puis Nathan.
- C’est bien toi. Bon, normalement tu devrais laisser ton engin ici, aller chercher les papiers et venir nous les présenter au commissariat.
Nathan sentait la sueur couler sur son visage, il était mal, pourvu qu’ils mettent ça sur le compte de ses efforts à vouloir démarrer la mob.
Avec un petit sourire l’agent lui rendit sa carte :
- Ca ira pour cette fois, dépêche-toi d’aller récupérer tes papiers, car la prochaine fois je serai moins indulgent.
- Merci Monsieur l’agent.
 
Les deux policiers continuèrent leur chemin en discutant avec humour de leur grande mansuétude.
Il rangea sa carte et se remit à pédaler, le moteur se mit à tourner instantanément. Nathan fit demi-tour sur le trottoir afin d’éviter de doubler les flics et d’avoir à passer devant le commissariat. Il se faufila dans la circulation à toute vitesse, et déclencha un concert d’avertisseurs qu’il ignora. Il était vraiment trop pressé, et trop stressé aussi.
 
Lundi 17 avril 2006
Il prit une cigarette et appela Chrystèle sur son portable, elle aurait sûrement ses coordonnées. Il arriva directement sur son répondeur et laissa un bref message expliquant ce qu’il voulait, et lui demandant de le rappeler dès que possible.
Nathan avait toujours su être patient. Il fallait laisser le temps au temps et les événements lui avaient souvent donné raison. Les seules situations où il s’en montrait absolument incapable concernaient essentiellement l’informatique : il trouvait toujours que son ordinateur était trop lent.
En attendant de recevoir des nouvelles, il décida d’aller « surfer » sur Internet.
La connexion se fit très rapidement et il ouvrit son gestionnaire d’e-mail : 5 nouveaux messages l’attendaient. Les trois premiers étaient des bulletins d’informations sur des logiciels de création de site, et le quatrième était de Karine qui lui demandait de façon laconique de lui téléphoner au plus tôt. Le dernier était de Louise et avait été envoyé moins d’une heure auparavant. Elle lui faisait part de ses réflexions sur la soirée de la veille et sur son comportement. Il ressentait la froideur et la distance à travers les mots écrits, il entendait sa voix les prononcer, et il voyait ses yeux gris n’exprimant qu’indifférence à son égard. Elle se sentait trahie, ayant l’impression de n’avoir été qu’un jouet qu’il rejetait maintenant qu’il en était lassé. Elle ne voulait plus entendre parler de lui, qu’il l’oublie vite - ce dont elle ne doutait pas ! -, de son côté c’était ce qu’elle allait faire en regrettant amèrement de l’avoir rencontré. Elle n’était pas assez méchante pour lui souhaiter de vivre un jour ce qu’il lui faisait subir, mais si cela lui arrivait il comprendrait peut-être ce qu’elle éprouvait.
Il déconnecta et relut plusieurs fois son message, s’imprégnant de chaque mot, de chaque phrase, les recevant comme autant de gifles méritées. Il s’en voulait mais ne pouvait s’empêcher de penser qu’il n’avait pas pu agir autrement, et il ne s’en sentait pas moins coupable.
Il imprima ce courrier avant de l’effacer et rangea la copie papier dans le classeur avec tous ceux qu’elle lui avait expédiés.
Il s’installa sur le canapé et décida d’appeler Karine. Que lui était-il encore arrivé ? Tout semblait aller pour le mieux entre Marc et elle lorsqu’ils les avaient vus lundi soir chez elle. Une rupture en si peu de temps lui paraissait plus qu’improbable, et il en aurait perçu les signes avant-coureurs. Il la connaissait bien, elle aurait été incapable de lui cacher un malaise naissant ou déjà en place.
Il alluma une Camel Light et composa le numéro.
La première sonnerie n’était pas terminée qu’elle répondit et, sans qu’il ait le temps de dire un mot, elle se lança dans un monologue qui le laissa muet. Il s’attendait à tout sauf à cela. Au fur et à mesure qu’elle parlait, le ton de sa voix s’amplifiait, et les paroles se faisaient de plus en plus cinglantes. Il l’imaginait marchant d’un bout à l’autre de la pièce, en ponctuant son monologue d’amples mouvements de la main. Instinctivement il s’enfonçait dans son divan, elle aurait été en face de lui qu’il ne se serait pas fait plus petit.
Dix minutes plus tard elle terminait sur un « Je t’écoute ! » qui le cloua définitivement au fond de son siège.
Il restait silencieux étant dans la totale incapacité de dire quoi que ce soit. Nathan était pétrifié, il avait l’esprit vide, et il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il pouvait bien répondre. Disparu le sens de la répartie, envolée l’aptitude à jongler avec les mots, son cerveau ne fonctionnait plus.
La patience n’était pas la principale qualité de Karine, et elle n’attendit pas une minute avant de le relancer :
-         Alors t’es devenu muet ?
-         Non, mais…mais…
-         Arrête de bêler, ce n’est pas parce que tu es Capricorne que tu dois faire la chèvre ! Explique-toi plutôt !
Nathan ne sourit même pas au trait d’humour, il avait aussi perdu cette capacité là.
En réalité tout était très simple : Louise et elle devaient aller ensemble au Salon des Arts Créatifs, et ce matin Louise avait téléphoné à Karine pour annuler le rendez-vous. Le timbre de sa voix exprimait une tristesse inhabituelle, elle l’avait alors questionnée apprenant ainsi qu’ils avaient rompu, et de quelle façon ça s’était déroulé. Karine considérait qu’il s’était comporté comme un « ingrat dépourvu de sentiment » et, comme une telle attitude de sa part l’étonnait, elle lui demandait comment il pouvait justifier cela.
Il prit sa respiration et se lança. Il lui fit part de ses réflexions de la matinée et de la conclusion à laquelle il était parvenu. Malgré la complicité qui régnait entre eux il passa sous silence ce qui concernait Jade. Il effleura juste le sujet en parlant d’intuition qu’il ne savait pas expliquer, insistant sur le côté « c’est mieux ainsi, la rupture était inévitable ».
Elle l’écouta sans l’interrompre. Une fois qu’il eut terminé de parler, elle lui dit que soit il était réellement inconscient de la cruauté de son comportement, soit il était d’une mauvaise foi de la pire espèce. Elle aussi avait une intuition et penchait pour la seconde hypothèse.
Persuadé d’avoir agi comme il le fallait et, même s’il se sentait coupable de la souffrance infligée à Louise, il lui répondit froidement : « Crois ce que tu veux, ciao ! », et coupa la communication sans attendre sa réaction.
Il ne s’était pas trompé elle l’avait bien appelé à propos d’une rupture, mais ce n’était pas celle à laquelle il pensait.
 
Vendredi 14 avril 2006
Le lendemain matin Nathan trouva un message de Jade sur son portable. Elle l’avait appelé pendant qu’il était au « Mandarin’ ».
Elle avait examiné sa synthèse et lui demandait de la contacter pour en éclaircir certains détails. Il commençait à sourire lorsqu’il réalisa qu’elle ne lui avait pas laissé son numéro.
N’ayant aucune envie d’aller au bureau il décida de rester chez lui. La rupture de la veille lui laissait une sensation de malaise, il pensait à Louise et se faisait l’effet d’être le dernier des salauds. Sa peine le préoccupait, le rendant parfaitement incapable de se concentrer sur quoi que ce soit. Pourtant elle avait réagi presque calmement, et elle avait accepté ses raisons avec une fatalité qu’il ne lui connaissait pas. Il aurait préféré qu’elle se mette en colère, qu’elle le traite de tous les noms, qu’elle lui dise qu’il n’était qu’un égoïste ne s’embarrassant pas du mal qu’il faisait, voire même qu’elle le gifle. Et dire qu’il avait osé lui proposer de rester amis et de continuer à se voir ! Comment pouvait-il croire cela possible ? Il avait la mémoire courte. Qu’aurait-il fait si lors de leur séparation huit mois auparavant, Iris lui avait dit la même chose ? C’était totalement inimaginable, sa fureur aurait été destructrice et il aurait explosé de rage. Il ne l’aurait pas frappée ce n’était pas son genre, mais dans ces cas là l’impact des mots est souvent bien plus violent que celui des actes.
Une autre interrogation se fit jour : Qu’est-ce qu’il l’avait conduit à rompre à ce moment précis ? Pourquoi avait-il pris une telle décision  alors que rien ne le laissait présager lorsqu’il l’avait retrouvée au « Mandarin’ », et ramenée chez lui ? Il eut beau réfléchir il ne trouvait pas la réponse. Il sentait juste le besoin d’être libre et disponible. Les raisons qu’il avait exposées à Louise étaient réelles, mais elles n’étaient pas le vrai motif de la rupture.
Il se servit un autre café, alluma une cigarette et s’installa sur son canapé pour songer à tout cela.
Il devait chercher plus loin dans sa mémoire et fouiller son passé pour y trouver les réponses. Quel était le déclic qui l’avait poussé à se comporter de cette façon ? Il explorait ses précédentes relations amoureuses, et plus particulièrement celles où il avait décidé de rompre sans que rien ne le laisse prévoir. Il dut remonter quelques années en arrière pour y découvrir une certaine ressemblance avec les événements de la veille. Trois ans plus tôt exactement. A l’époque il avait une liaison tendre et sereine avec une fille adorable. Ils se voyaient régulièrement sans que cela ne perturbe leur vie en dehors de cette relation, et la liberté de chacun en restait préservée. Nathan se sentait comblé quand il était avec elle, et il appréciait tout autant les moments sans elle. Pourtant après une soirée très agréable il avait décidé de la quitter. Tout comme Louise elle n’avait pas compris pourquoi il voulait brusquement tout arrêter, et en quoi leur relaxation perturbait le cours de sa vie. Elle s’était montrée en revanche beaucoup plus vindicative, mais rien n’avait pu le faire revenir sur sa décision et il était resté inflexible. Aucun argument n’ayant réussi à venir à bout de sa détermination. Comprenant que c’était sans espoir elle était partie la rage au ventre. Il avait appris plus tard par un ami commun qu’elle était retournée en Avignon sa ville natale.
Nathan se rappelait très bien pourquoi il avait rompu : elle était très amoureuse de lui et lui ne l’était pas du tout. La rupture était inévitable à court terme et attendre plus longtemps n’aurait servi à rien, sauf à la faire souffrir plus encore. Mais la véritable raison était ailleurs : il avait rencontré quelqu’un. Rien ne s’était réellement passé entre eux et il n’avait rien projeté sur le sujet, mais il avait ressenti le besoin d’être disponible, et le désir d’être libre au cas où. Etrangement il n’avait jamais revu la jeune femme pour qui il avait rompu.
Faisant preuve d’auto dérision, il réalisa qu’il était possible qu’il se passe la même chose avec Jade. N’ayant pas la possibilité de la joindre, elle penserait peut-être qu’il n’avait pas envie de la revoir, puisqu’il ne rappelait pas ! Le parallèle entre cette histoire et ce qu’il était en train de vivre ne lui échappait pas.
Pour autant il n’était pas satisfait de cette similitude, il ne pouvait pas rester ainsi à espérer son appel et devait trouver un moyen de la contacter.
Lundi 3 avril 2006

 

Le ton de sa voix, calme et grave à la fois, la surprit, et elle se fit plus attentive.
-          Tu me connais assez pour savoir que je préfère énoncer les choses lorsque je les ressens, plutôt qu’attendre que les événements me dépassent. J’ai longuement réfléchi. Si notre relation est totalement satisfaisante sur le plan physique, il me manque quelque chose. Je t’aime, mais je ne suis pas amoureux de toi. Je sais que pour toi c’est différent, et c’est ce déséquilibre qui me gêne. Nous ne sommes plus sur le même plan, j’ai l’impression de ne pas être honnête, et de te faire espérer ce que je suis incapable de te donner. Plus le temps passe et plus je me sens mal. J’adore faire l’amour avec toi mais cela ne me suffit pas, ou plutôt cela ne me suffit plus. Tu es arrivée dans ma vie au moment où j’avais besoin de tendresse et de plaisir, je me remettais d’une rupture qui m’avait laissé vide et replié sur moi-même. Tu m’as redonné le goût de vivre et d’aimer à nouveau, tu as su être patiente et attendre que je m’ouvre à toi, et je t’en suis plus que reconnaissant. Mais c’est aussi parce que j’ai retrouvé cette capacité à aimer que je ressens un manque. Je sais que si nous continuons ainsi tu vas souffrir, et je ne peux décemment pas l’accepter. Je préfère que nous nous séparions dans le calme, plutôt que de nous déchirer. J’aimerais que nous restions amis, mais je comprendrais parfaitement que tu ne veuilles plus me voir, car je sais combien une telle situation peut-être douloureuse. Pardonne-moi si tu peux le mal que je suis en train de te faire, mais crois-moi, il n’y a pas d’autre solution.
 
Louise restait silencieuse. Au fur et à mesure qu’il prononçait ces mots elle accusait le coup. D’abord il y eut de l’incompréhension dans son regard, puis de la tristesse. La colère vint également, une envie de hurler, de lui dire de se taire, de l’insulter, et d’arrêter les mots qui sortaient de sa bouche d’une grande paire de claques. Puis elle enterra sa rage au fond d’elle-même, elle se sentait tétanisée, comme si elle n’était pas concernée.
Ses yeux s’emplirent de larmes coulant lentement sur ses joues, elle semblait être ailleurs, enfermée dans son chagrin. Elle demeura ainsi un long moment, puis elle se tourna vers Nathan :
-          Ta décision est prise ? dit-elle d’une voix éteinte
-          Oui, c’est mieux pour toi comme pour moi.
-          Rien de ce que je dirais ne pourrait te faire changer d’avis n’est-ce pas ?
-          Tu le sais bien.
Elle secoua la tête et ferma les yeux quelques instants avant de parler à nouveau.
-          Je vais avoir besoin de temps pour réfléchir, et décider si j’aurai encore envie de te voir. Laisse-moi maintenant, je veux rester seule avant que tu me ramènes chez moi. Attends-moi à côté s’il te plaît.
Il se leva, ramassa ses vêtements, et alla s’habiller dans le séjour.
Il se servit un Bushmills et s’installa dans le canapé. Ses pleurs lui parvenaient à travers la porte, et sa douleur le touchait plus qu’il ne l’aurait pensé. Un long moment après, elle sortit de la chambre et se rendit dans la salle de bains. Il entendit la douche couler longuement, avant qu’elle ne vienne le retrouver. Elle esquissa vaguement un pâle sourire, et lui demanda de la reconduire chez elle. Il posa son verre sur la table et voulut lui prendre la main. Elle le repoussa avec une fermeté qui le surprit, et la distance entre elle et lui devint presque palpable. Il ouvrit la porte et ils quittèrent l’appartement.
Une fois montée dans la voiture, Louise se pelotonna contre la portière et resta ainsi sans prononcer un mot, jusqu’à ce qu’ils soient arrivés devant chez elle. Elle sortit de l’auto et entra dans son immeuble sans se retourner. Nathan redémarra, il avait mal pour elle, mais il savait que sa décision était la bonne, et il comptait sur le temps pour estomper la souffrance.
De retour chez lui, il prit une couverture dans l’armoire de sa chambre et s’installa sur le divan. Il était incapable de dormir dans son lit : le parfum de Louise y était encore trop présent.
 
Lundi 27 mars 2006
Arrivés chez lui il claqua la porte derrière eux, puis sans la lâcher il l’emmena dans la salle de séjour et l’allongea sur la table. Il releva sa robe au-dessus de la taille, fit glisser le string sur ses chevilles, l’enleva et il inséra sa tête entre les jambes grandes ouvertes. Lentement il entreprit de lui donner la réciproque de la caresse qu’elle lui avait prodiguée dans la voiture.
Louise se cambrait sur la table, son corps s’arquait au rythme de sa jouissance, sa respiration devenait saccadée, et ses cuisses se serraient et se desserraient autour du visage de Nathan. Il continuait à l’amener de plus en plus loin dans l’extase. Lorsque le plaisir déferla en elle, elle se tendit plus encore, son sexe se colla à la bouche de son amant, et elle cria sa satisfaction d’un « ouiiii ! » interminable.
Ne la laissant pas se remettre de son orgasme, il se redressa, dégrafa son jean et la pénétra avec vigueur.
Il allait en elle avec d’amples et lents mouvements de reins, il reculait avant de repartir plus loin encore. Elle avait l’impression de l’entendre cogner au fond d’elle, il occupait toute la place, chaque millimètre de leur peau était en contact, et elle sentait les vagues du plaisir monter en elle, de plus en plus profond, de plus en plus fort. Le contact froid du bois perçu lorsqu’il l’avait étendue sur la table, avait disparu, les hanches maintenues par les mains de Nathan, le haut de son corps roulait d’un côté à l’autre. Elle sentit Nathan l’emplir plus encore, le rythme de la pénétration s’accéléra, leurs souffles se firent rauques et bruyants, et ils fusionnèrent dans un orgasme commun qui les laissa comblés. Le silence qui suivit contrastait totalement avec l’instant d’avant, donnant une coloration surréaliste à la situation. Son visage niché dans son cou, son amant était allongé sur elle, sa respiration lente et profonde lui caressant la nuque.
Ils reprirent peu à peu pied avec la réalité. Il se retira d’elle avec douceur déposant un baiser tendre sur son sexe, il l’attira vers lui, et ils allèrent s’asseoir sur le divan situé dans le coin salon de la pièce.
Aucun mot n’avait été prononcé depuis leur départ de la boîte de nuit, seuls leurs corps s’étaient exprimés, à ce stade du désir la parole n’avait pas lieu d’être.
Saisissant la télécommande posée sur l’étagère de la bibliothèque couvrant le mur à gauche du canapé, il alluma la platine laser. Diffusée par quatre hauts parleurs installés autour du sofa, la guitare de Stanley Jordan envahit l’espace, la pureté du son et la clarté des notes qui résonnaient dans le silence, apaisaient peu à peu les deux amants.
Il prit ses cigarettes et son briquet dans sa poche de veste, en alluma deux et lui en offrit une.
Les volutes de fumée s’élevant au-dessus de leur tête semblaient suivre le tempo de la musique.
Seule la lueur de la lune pénétrant par la fenêtre éclairait la scène, une atmosphère douce et suave les enrobait, et emportait leurs pensées sur des chemins paisibles. Ils paraissaient flotter sur les accords cristallins s’écoulant des enceintes.
Nathan savourait ce moment de plénitude. Les épisodes amoureux avec elle étaient toujours différents, mais le résultat en était toujours le même, une satisfaction complète du corps et de l’esprit. Si on lui avait demandé la définition du bien-être, il aurait répondu sans hésiter : « C’est ce que je ressens après avoir fait l’amour avec Louise. »
Il lui prit la main et la regarda intensément. Elle lui rendit son regard, ses yeux brillaient, exprimant ce dont elle avait envie plus clairement que des mots. Ses lèvres esquissèrent un fin sourire, elle n’eut pas besoin de parler pour lui faire comprendre que le désir à nouveau s’éveillait en elle.
Son amant la prit dans ses bras et lui murmura à l’oreille : « Il faudrait qu’on parle, c’est important. »
Les mots qu’il venait de prononcer le prirent au dépourvu, il n’avait rien prémédité, et ils étaient sortis comme ça.
Elle lui répondit sur le même ton qu’elle était d’accord, mais avant elle voulait qu’il calme le feu qui couvait dans son ventre.
Il accepta sans discuter. Il savait par expérience que tant que son corps ne serait pas rassasié, son esprit serait incapable de fonctionner sereinement. Il venait de comprendre qu’il était nécessaire qu’elle possède toutes ses facultés pour entendre, et surtout admettre, ce qu’il avait à lui dire.
Elle se leva et l’entraîna dans la chambre. Elle le déshabilla et l’allongea sur le lit. Enlevant sa robe elle s’installa au-dessus de lui, et s’assit sur son sexe dressé. Elle allait de haut en bas puis de bas en haut lentement, la tête droite, telle une fière amazone caracolant sur les rives de la volupté. Ses cheveux flottaient autour d’elle, encadrant son visage d’une couronne de feu.
Nathan s’abandonnait complètement, les yeux fermés, les mains accrochées à l’encadrement du lit, il se laissait porter par le plaisir qui montait en lui. Il appréciait cette passivité, elle intensifiait ses sensations, et les exacerbait au plus haut point.
Louise se cambra en arrière, les yeux clos elle aussi, et cessa de bouger.
Quelques secondes s’écoulèrent avant que Nathan n’ouvre les yeux et que son regard accroche celui de Louise qui se penchait vers lui. Elle sourit et reprit ses mouvements qui se firent plus vifs et plus pénétrants. Il sentit la jouissance venir au creux de ses reins et céda plus encore à la chaleur qui envahissait son ventre.
Le sexe de Louise prit vie, et se serra autour de celui de son amant. Son orgasme se joignit au sien, et à nouveau la fusion eut lieu.
Elle s’étendit sur lui, posa les mains de chaque coté de son visage, et l’embrassa tendrement, ses lèvres dévorant les siennes avec douceur.
Un moment après, elle se redressa et s’allongea près de lui.
Tout en lui caressant la cuisse, elle lui demanda :
-         Tu voulais me dire quelque chose ?
        Oui, te parler de nous.
 

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