Ou la chevauchée fantastique d’un jeune homme pour accomplir son devoir.
Ou bien encore, Kildar et sa première élection présidentielle.
On était le 10 mai 1981, j'avais rendez-vous avec des copains sur le parking de la cité où j’avais habité deux ans : nous devions aller voter pour la première fois. Exceptionnellement je n’étais pas en retard. L’échéance était importante. D’une part c’était ma première participation à un scrutin d’une telle importance et d’autre part, grâce à la loi qu’avait fait voter Giscard j’allais pouvoir exprimer ma volonté de changement comme plus de 50 % des français.
Un dernier regard par la fenêtre de la cuisine me fit hésiter. Le ciel était d’un bleu estival, le soleil y régnait en maître incontesté : pas un seul nuage ne venait lui titiller les rayons.
Allais-je oublier la règle d’or des motards – en moto ta seule carrosserie c’est ta peau – et laisser mon « cuir » sur le dossier du fauteuil de mon bureau ?
La raison l’emporta, je n’avais que 10 km à parcourir mais c’était plus que suffisant pour avoir un accident. Tant pis j’aurai chaud mais ce n’était rien comparé à la douleur et autres blessures inévitables en cas de rencontre inopinée avec une voiture ou pire encore : un autobus. Je n’avais rien contre les conducteurs de la RATP mais un dimanche après-midi j’avais plus de chance de croiser un bus qu’un semi-remorque.
Mon passeport et ma carte d'électeur étaient en sécurité dans mon portefeuille rangé dans la poche intérieure - fermée par un "zip" - du gilet sans manche que je portais torse nu : ne risquant pas de les oublier ni de les perdre je pouvais aller voter sereinement.
J’enfilais le blouson, attrapais mon casque intégral sans faire tomber les gants qui étaient à l’intérieur, et fermais la porte derrière moi avant de descendre jusqu'au local commun près des caves, où j‘entreposais ma bécane.
Seule concession faite au temps j’avais remplacé mes bottes par des baskets.
Je détachais la chaîne antivol et la rangeais dans le top case sur le porte-bagages arrière.
Je fixais mon casque sur mon crâne, enfilais mes gants et enfourchais mon 125 XLS.
Il démarra au premier coup de kick et tel Marlon Brando dans « L’Equipée Sauvage » j’enquillais la première et me précipitais vers mon destin.
Il faisait un temps splendide et j’appréciais la maniabilité de mon engin dans cet environnement de « conducteurs du dimanche » qui ralentissaient, freinaient, voire même s’arrêtaient pour des motifs qui leur étaient propres et dont eux seuls avaient conscience.
Il me fallut moins de dix minutes pour arriver au point de rendez-vous.
Mes copains étaient assis sur un banc et discutaient en m’attendant.
Je m’arrêtais à coté d’eux, ôtais mon casque, enlevais mes gants, du bout du pied je mettais la béquille latérale en place, et descendais de ma moto. Tout en retirant mon blouson je saluais mes potes non sans oublier de faire la bise à Carole qui me regardait différemment depuis qu’elle m’avait vu arriver. C’est fou l’effet qu’une bécane – même un 125 – faisait à la gente féminine.
Evidemment Joël, le « boute en train » de la bande, ne put s’empêcher de s’extasier sur ma musculature qu’il jugeait phénoménale et dont il attribuait la paternité aux nombres de fois où j’avais dû relever ma bécane lors de nos parties de « riding » dans les bois environnant.
Avouons-le il n’avait pas tout à fait tort, non pas en ce qui concernait la taille de mes biceps, j’avais les bras de la taille de ses chevilles, mais à propos de mes « gamelles » champêtres, qui d’ailleurs parfois ressemblaient plus à des galipettes…
Après quelques échanges de « je t’charrie, tu m’charries : on se charrie », je proposais d’aller voter.
Joël m’annonça qu’ils étaient désolés mais ils y étaient tous allés à midi, à l’heure où les bons chrétiens sortaient de la messe eux rentraient dans l’isoloir.
Pas de souci en moto j’en avais pour 5 minutes pour me rendre au bureau de vote situé dans l’école primaire où certains de mes camarades avaient appris à lire, écrire, compter.
Sous le regard intéressé de Carole je ne résistais pas à l’envie de me la jouer Dennis Hopper dans Easy Rider : je lui donnais mon blouson à garder.
J’enfilais mes gants, attachais mon casque et kickais : elle se mit à ronronner – la bécane pas Carole… quoique je ne parierais pas là-dessus – et d’un geste élégant de la pointe de la basket je virais la béquille et enclenchais la première.
Demi-tour en douceur, je m’engageais dans l’allée du parking face au banc, premier virage à droite en douceur, passage en seconde, accélération, arrivée au bout de l’allée, virage à gauche, je balançais en souplesse, j’allais redresser quand la tuile : gravillons aussi « mortels » qu’une tache d’huile.
Moins de trente secondes après avoir quitté mes potes j’étais allongé sur le sol avec ma moto comme couverture.
Joël arriva le premier suivi de peu par Carole puis les autres.
Sans hésiter ils redressèrent ma bécane et moi avec.
Plus de peur que de mal, la cheville n’avait rien, le jean était just râpé, en revanche le gilet - même en cuir - sans manche n’avait pas pu faire grand chose pour mon bras gauche : il était éraflé du haut du poignet jusqu’au dessus du coude.
J’ôtais les graviers qui étaient restés collés sur mon bras, refusais de mettre le cuir que me tendait Carole, ne voulant pas salir l’intérieur de la manche, et redémarrais ma moto.
Un dernier signe de la main droite le pouce en l’air et je repartais accomplir mon devoir.
Arrivé devant l’école j’attachais mon 125 à un poteau et le casque à la main je me dirigeais vers l’entrée du bureau de vote.
Un flic en uniforme me regardait arriver, je vis soudain un regain d’attention dans ses yeux lorsqu’il vit mon bras écorché et le sang qui coulait en dessinant de jolis motifs vermillon du coude jusqu’au poignet.
Je m’arrêtais et en le fixant droit dans les yeux je lui dis :
« ILS ont essayé de m’empêcher de venir, mais rien ne pouvait m’arrêter. »
Je jubilais de voir son visage s’étirer et ses yeux s’écarquiller, il était quasiment KO debout.
Fier comme Artaban je passais devant lui et ma carte d’électeur à la main j’allais accomplir mon devoir.
Trois minutes plus tard je ressortais du bureau de vote et saluais d’un hochement de la tête le flic et de ces quelques mots :
« Maintenant ils peuvent me faire ce qu’ils veulent j’ai voté ! »
Je m’empressais de démarrer ma bécane : j’avais hâte de raconter ça aux autres… et aussi de retrouver Carole
Bien sur il y avait eu plus de peur que de mal, et mes copains avaient pris plaisir à raconter cette chute quand parfois je me lançais à narrer mes « exploits » motocyclistes, mais pour nous tous cela restera associé au jour où Mitterrand est devenu Président de la République.
Et avec comme "pense-bête" cette phrase inoubliable et en tout cas inoubliée :
Ah oui c'est le jour où tu t'es vautré tout seul dans un virage à 2 km/h.