« Alex, si on s’en sort vivants je demande le divorce ! »
La détermination qu’il y avait dans le regard de sa femme plus encore que les mots qu’elle venait de prononcer le pétrifia instantanément. Ne lui laissant ni le temps de se ressaisir ni de dire quoi que ce soit, elle reprit la parole.
« Pas la peine de faire ces yeux de mérou toxicomane, si nous en somme là c’est de ta faute. C’est toi qui as eu l’idée de profiter de ce que les jumeaux participaient à un séjour linguistique de deux semaines en Irlande, pour nous inscrire à cette de croisière sur la Méditerranée. Je t'entends encore :
Fêtons notre quinzième anniversaire de mariage sur les rives du Bosphore... Regardons le soleil se lever sur Istanbul en buvant un café dans un transat... Retrouvons nous tous les deux loin de tout et de tous…
Bref tu avais tellement l’air de tenir à ton idée que j’ai accepté. Pas juste pour te faire plaisir mais aussi parce que tu m’avais convaincue. Si j’ai une quelconque responsabilité dans la situation catastrophique où nous sommes c’est celle de d’avoir dit oui. Mais que les choses soient claires : si nous en réchappons je te quitte. »
Comment en étaient-ils arrivés là ?
Pourtant au début tout s’était parfaitement déroulé, embarquement sur le « Roi de Constantinople » magnifique navire affrété par « Samsonike Lines », organisateur de sublimes croisières idylliques sur tout le bassin méditerranéen, une cabine somptueuse avec un vrai lit d’1m60 de large, une véritable salle de bains avec baignoire et jacuzzi avec de la place pour deux/trois personnes minimum, une piscine sur chaque pont dont une à vagues, une salle à manger immense et des salons de réception superbes, un casino digne de Monte-Carlo, un institut de beauté, un salon de coiffure, …
Tout semblait réuni pour que cet anniversaire reste gravé dans leur mémoire pour longtemps.
La première semaine avait été parfaite, avec un soupçon de romantisme et de tendresse qui les avait ramenés à leurs « débuts ». La veille au soir, après une soirée de gala dans l’immense salle de bal du navire, ils avaient rejoint leurs cabines et, chose qui ne leur était pas arrivée depuis des années, ils avaient eu un orgasme commun. Ils s’étaient endormis dans les bras d’un de l’autre, souriants et comblés.
Demain ils arriveraient à Istanbul et ils fêteraient leur quinzième anniversaire de mariage.
C’était sans compter sur les facéties du destin. Ils avaient été réveillés par les sirènes d’alarmes du navire ou plutôt par une sensation de choc violent – comme lorsqu’en voiture on percute un arbre – immédiatement suivi par les hurlements des sirènes.
En quelques secondes ils avaient revêtu lui un jean et un sweat, elle une jupe et un chemisier, en fait les premiers vêtements qu’ils avaient trouvés en ouvrant la penderie ; et s’étaient précipités dans les coursives. Les sirènes s’étaient tus et avaient été remplacées par la voix du capitaine dans les haut-parleurs leur demandant de rester calmes et de se rendre aux aires d’embarquement attribuées selon l’emplacement de leurs cabines, et où se » trouvaient les canots de sauvetage.
Aucune information ne leur avait été donnée sur ce qui était arrivé, mais en revanche le navire coulait et il leur fallait l’évacuer le plus rapidement possible.
Tout se serait sûrement bien passé pour nos « tourtereaux » si le hasard ne s’en était pas mêlé.
Dans leur précipitation ils avaient raté l’escalier qui devait les amener au pont inférieur et, parant au plus pressé, ils avaient rejoint celui-ci par une échelle qui menait juste derrière le poste de pilotage.
Carole qui était montée la première arriva sur le pont au moment où le Capitaine demandait aux membres d’équipage présents de se munir de toutes les fusées de détresse possible, en effet les systèmes de transmissions avaient été endommagés lors de la collision et il n’avait pas pu lancer d’appel de détresse. Il ajouta avant de partir rejoindre son poste qu’heureusement la mer était calme car les côtes se trouvaient à plus de cent cinquante kilomètres de distance.
Quand Alex avait rejoint son épouse ce fut pour s’entendre dire qu’elle le considérait comme totalement responsable de ce qui leur arrivait et qu’elle le quitterait dès qu’ils seraient de retour chez eux, en tout cas s’ils y parvenaient.
Il savait que non seulement elle le ferait mais qu’en plus, en tant qu’assistante personnelle d’un avocat spécialisé dans les divorces, elle obtiendrait la garde des enfants et même une pension alimentaire plus que confortable.
Il n’essaya même pas de discuter ou d’argumenter, quand elle avait cette froide détermination dans le regard, c’était cause perdue quoi qu’il dise.
Sans réfléchir une seconde de plus, il attrapa un extincteur accroché à la paroi du poste de pilotage et assomma sa femme.
Puis il la souleva, la mis sur son épaule, s’approcha du bastingage à la proue du navire, posa Carole quelques instants sur celui-ci, le temps de nouer une corde autour de sa taille et de la sienne. Reprenant son épouse dans ses bras, il saisit une lourde caisse à laquelle il attacha l’autre extrémité de la corde, il enjamba le bastingage et sauta par-dessus bord en serrant contre lui – aussi fort l’une que l’autre - Carole et la caisse en métal.
A défaut d’être ensemble dans la vie, ils le seraient dans la mort.
Pour une fois il avait fait son choix en fonction de ses envies personnelles et non pas de celles des autres, et il n’en eut aucun remord.