Accoudé à la rambarde de son balcon Chris guettait l’arrivée sur le parking de l’immeuble de la Twingo Mauve de Virginie.
Elle serait là d’un moment à l’autre, et après deux semaines de séparation ils allaient se retrouver pour ne plus jamais se quitter.
Ils pourraient enfin échanger les baisers qu’ils s’étaient promis lorsqu’elle était partie.
Son regard fixé sur le soleil se couchant à l’horizon, il laissait dériver ses pensées au rythme des vagues, ultime caresse de l’océan à la plage de sable fin où lézardaient encore deux ou trois « accros au bronzage extrême ».
Il avait rencontré Virginie lors d’une soirée trash au « Bloody Coffin », une boite gothique en vogue près de la Cathédrale Saint-Étienne. Il s’était laissé convaincre par Maud – l’ex petite amie de sa sœur – de l’accompagner dans ce temple de l’hémoglobine de synthèse, ne serait-ce que pour lui changer les idées.
Comme si rester des heures à crever de chaud dans une salle bondée, enfumée, saturée par une musique s’apparentant plus à un concours de larsen qu’à une quelconque mélodie et où danser signifiait piétiner sur place et se faire bousculer, allait lui remonter le moral !
Bref cela lui donnait plutôt des envies de génocide à grande échelle, il s’imaginait décrochant un poignard de sa ceinture pour d’offrir le scalp du punk à la crête rouge qui venait de lui enfoncer son coude dans les cotes pour la quatrième fois en moins de 10 minutes. Il rêvait d’éventration, de tripes dégoulinant sur la piste de danse, de bain de napalm à la place des bains de mousse. En résumer il avait des envies de massacre dignes de la série Z la plus gore qui soit.
Et c’est au moment où il se voyait en train d’égorger le DJ pour lui apprendre à vivre qu’il l’aperçue, telle une sirène jaillissant d’une mer sombre et étale, elle semblait rayonner.
Elle traversa la foule qui s’écarta sur son passage telle les vagues sous l’étrave d’un navire et s’arrêta face à lui. Plantant son regard bleu pervenche dans le sien elle lui sourit. Elle restait immobile sans rien dire, la tête légèrement inclinée, elle semblait attendre qu’il prenne l’initiative.
Ils étaient à quelques dizaines de centimètres l’un de l’autre et pourtant Chris avait la sensation qu’ils n’auraient pas été plus proches en étant dans les bras l’un de l’autre.
Cet échange de regards était l’étreinte la plus vive qu’il n’avait jamais vécue.
Le mot « osmose » lui vint instantanément à l’esprit, des ondes de tendresse parcouraient l’espace qui les séparait en les enveloppant dans une bulle invisible de douceur, ils frissonnaient de plaisir à l’unisson.
Il lui prit la main et l’attira vers lui, non pas pour l’enlacer mais pour sentir son odeur, pour ressentir la chaleur de son corps se mêler à la sienne : c’était ça le « Jouir ».
Toutes ses envies de violence brute s’étaient évanouies, non pas par remord – les pensées ne sont pas crime – mais parce qu’elle était là avec lui et qu’il l’avait enfin trouvée.
Sans lui lâcher la main il l’entraîna vers la sortie. Le temps de récupérer leurs vestiaires – Virginie eut une montée d’angoisse lorsqu’elle vit les griffes métalliques tenant lieu d’ongles de la préposé saisir sa cape en soie sauvage pour la lui donner, mais elle le fit sans la lacérer – ils se retrouvèrent dans la rue sous une pluie fine mais drue.
Le ciel sombre et chargé de nuages lourds et gris, les zones d’ombres s’étendant entre les rares lampadaires de la ruelle, ils eurent une impression de dévastation, comme si un cataclysme s’était produit sans qu’ils s’en aperçoivent pendant qu’ils étaient à l’intérieur de la boite de nuit.
L’imagination de Chris lui fit « visualiser » des scènes de fin du monde dignes de film-catastrophes des années 90 : Viol collectif de Virginie par des skinheads défoncés, pendant que lui se fait immoler par le feu attaché à un lampadaire, des groupes de forcenés s’amusant à défoncer les portes et briser les vitrines, juste pour le simple plaisir de détruire.
Instinctivement il accéléra le pas tout en serrant plus fort la main de Virginie.
Ce ne fut que lorsqu’ils eurent rejoint l’Avenue de Metz qu’ils ralentirent leur allure et qu’ils se mirent respirer « normalement ».
Ils n’avaient toujours pas prononcé un seul mot et Virginie avait calé son pas sur celui de Chris comme si elle avait eu accès aux images issues du cerveau de celui-ci.
Ils récupérèrent la voiture de Chris et il les emmena près de la Gare Matabiau dans une Brasserie ouverte jusqu’à l’aube et où leurs costumes firent sensation.
Assis face à face au fond de la salle, les yeux dans les yeux, se tenant toujours par la main, ils commencèrent à parler et à se raconter.
Ils n’épiloguèrent pas sur le fait d’être là ensemble dans un café et se mettant à nu devant un parfait inconnu.
L’un pour l’autre ils n’étaient pas de parfaits inconnus, ils s’étaient trouvés, ils en étaient conscients l’un et l’autre et cela n’appelait pas de discussion et encore moins d’explication.
C’est là qu’ils élaborèrent en parfaite symbiose la suite de leurs existences qui allaient bientôt n’être plus qu’une.
Virginie allait prendre le prochain train pour Paris pour y régler sa vie :
- Quitter son amant
- Démissionner de son emploi de Directrice Marketing dans une entreprise d’agroalimentaire
- Vendre tous ses meubles, ses vêtements, etc…
- Revenir à Toulouse au volant de sa voiture pour retrouver Chris
Ils décidèrent d’un commun accord qu’elle serait vêtue de la tenue qu’elle portait ce soir et qu’ils pourraient alors échanger leur « Premier Baiser » et avoir tout le temps pour se câliner.
Jusque là le seul contact qu’ils se permettraient serait celui de leurs mains.
L’heure venue il l’accompagna jusqu’au train, mais il ne monta pas avec elle dans le wagon, et c’est sur le quai presque désert à cette heure matinale de la journée qu’ils se donnèrent rendez-vous dans 15 jours chez lui.
Un coup de klaxon strident le ramena à la réalité : Virginie se garait sur le parking.
Il se précipita dans le couloir, descendit l’escalier quatre à quatre, bouscula la voisine du dessus qui entrait dans l’immeuble et se jeta dans les bras déjà grand ouvert de Virginie.
Et ce fut sous le regard assassin de sa voisine qu’ils échangèrent leur premier baiser, mais il était indéniable que celui-ci n’était que le début d’une longue, très longue période de douceur, d’amour, de bonheur et surtout de plaisir.