Un nouveau magasin venait d’ouvrir ses portes à une centaine de mètres de mon domicile. Son enseigne lumineuse s’allumait lentement une lettre après l’autre avant de : clignoter trois fois, rester fixe cinq secondes, s’éteindre et recommencer son cycle.
Un rideau rouge empêchait de voir ce qu’il y avait dans la vitrine et à l’intérieur de la boutique. Une affiche collée sur la porte vitrée annonçait simplement :
Entrez vous avez tout à y gagner !
Une femme en sortit et remonta la rue d’un pas décidé. Arrivée près du banc où assis je m’adonnais à mon activité favorite - regarder s’agiter mes contemporains en me disant qu’il est doux de ne rien faire -, elle s’arrêta et s’installa à mes côtés. Elle était vêtue d’un tailleur gris anthracite et ses yeux étaient remplis de larmes. L’air grave elle se tourna vers moi et me dévisagea sans rien dire. Sans parler moi non plus je lui proposais un mouchoir en papier qu’elle accepta en me remerciant d’un mouvement de la tête. Elle s’essuya les yeux en se tamponnant le visage de mouvements brefs et précis de la main, puis sans avoir prononcé un seul mot elle se releva et continua son chemin comme s’il ne s’était rien passé.
Je restais immobile un moment, rien dans le comportement des gens ne pouvait vraiment m’étonner mais la curiosité l’emportant sur mon indifférence, je me levai et décidai d’aller voir ce qui se cachait dans ce magasin.
Franchissant la porte je pénétrai dans une autre dimension : les murs étaient recouverts de velours cramoisi, l’éclairage tamisé provenait uniquement de chandeliers de toutes les formes et de tous les styles, des haut-parleurs habilement dissimulés s’échappait un requiem qui s’il n’était pas de Mozart, en était une libre adaptation que tout mélomane un tant soit peu averti reconnaîtrait dès les premières mesures. En levant les yeux je vis sur le plafond la reproduction de la Voie Lactée, je reconnus Orion, Alpha du Centaure, et d’autres encore dont le nom m’échappait.
Un homme à la mine austère surgit de derrière une tenture et s’approcha de moi, je lui demandai de m’expliquer ce qu’était cette boutique.
« Une agence de voyages » me répondit-il le plus sérieusement du monde, et devant mon air surpris il se mit en devoir d’éclairer ma lanterne. Il s’agissait d’un nouveau concept de funérailles, plus précisément d’incinération.
Le processus de départ était le même, on incinérait toujours les corps et les cendres étaient placées dans une urne, mais plutôt que de les disperser en mer, sur la pelouse du souvenir, au pied du pommier préféré du défunt, ou bien encore de les conserver avec dévotion sur la cheminée du salon, l’agence offrait la possibilité de les envoyer dans l’espace.
La famille avait le choix de la destination dans toute la galaxie. L’urne était embarquée à bord d’une des navettes spatiales qui partaient une fois par mois de Kourou et était mise en orbite dans la constellation souhaitée part le défunt ou ses proches.
Bien sûr cette prestation était réservée à une clientèle haut de gamme, mais avec le temps l’accès aux moins bien nantis deviendra possible.
Il m’expliqua en détail tout le concept, son mode de fonctionnement et tous les avantages de ce nouveau mode de funérailles.
« Vous voyez me dit-il en conclusion, avec nous le concept d’éternité prendra toute sa signification et ne sera plus ce terme dévoyé par des siècles d’obscurantisme religieux. »
Son regard et le ton de sa voix étaient tels que j’ai su immédiatement ce qu’il me restait à faire.
En sortant de la boutique j’avais dans la poche intérieure de ma veste une grande enveloppe contenant le formulaire attestant qu’après ma mort mes cendres seraient expédiées autour de Saturne et y resteraient indéfiniment grâce aux nouveaux matériaux composites indestructibles de mon « vaisseau funéraire », j’étais heureux : J’étais devenu éternel.