Il referma et posa son livre sur la table de chevet avant de sortir du lit pour se rendre en silence dans la salle de bains. Il était à peine 21h30 et on épouse était profondément endormie, mais il ne tenait pas à changer cet état de fait habituel et qui l'arrangeait bien au demeurant.
Après cinq ans de mariage il ne se faisait plus aucune illusion, il était en train de redevenir celui qu'il était avant de la rencontrer avant que celle-ci ne se transforme en épouse modèle style femme au foyer, briquant la maison du sol au plafond - et ceci n'était pas une simple tournure de phrase -, à savoir, un être désabusé qui traînait son corps déguindé de soirée en soirée, rebondissant de fille en fille sans jamais se poser longtemps au même endroit.
Et puis un soir au vernissage d’un ami peintre « pop-art » il avait rencontré Magdalena, une réfugiée serbe à la peau mate et aux cheveux de feu, sans parler d’un regard à la hauteur de son tempérament de feu lui aussi…
Bref trois mois plus tard, le temps de réunir tous les papiers nécessaires à leur union, ils se mariaient entre deux témoins à la mairie du 15ème arrondissement.
Le soir même elle s’installait chez lui, enfin dans la maison dont sa mère lui avait fait cadeau pour son mariage, trop heureuse de voir son « baba cool » de fils se décider enfin à réintégrer les rangs.
Il s’était, fait couper ses cheveux, acheté des chemises, vestes et pantalons chez « Burton of London » et, faisant preuve d’une énergie nouvelle au journal, de simple rédacteur de faits divers en page 8 il était devenu rédacteur en chef de la rubrique « Economie politique intérieure ».
Et tout cela en moins de 3 ans. Magdalena quant à elle avait cessé de se rendre à son association de bénévoles pour l’insertion des réfugiés de l’ex-Yougoslavie pour se consacrer entièrement à l’entretien et la décoration de la maison.
Sans s’en apercevoir ni l’un ni l’autre ils s’étaient installés dans un ronron confortable et tranquille, ils avaient cessé de faire l’amour matin et soir, puis une fois par jour puis trois fois par semaine, puis le samedi soir, et aujourd’hui il réalisa que cela faisait un an qu’il s’accouplait en moyenne une fois par mois… et encore !
Il faut dire qu’avec une femme qui se lève à 9h00 du matin et qui commence à bailler à 20h30, alors qu’on part travailler à 8h30 et qu’on en revient rarement avant 20h00, il faut tomber dans le bon créneau pour se retrouver éveillé et ensemble dans le même lit.
Mais voilà il y a une semaine de cela, lors du dîner mensuel des rédacteurs du journal, il s’était retrouvé assis à côté de la responsable de la rubrique « Littéraire » et la conversation avait dérivé vers leurs souvenirs de lecture d’adolescence. Elle avait deux ans de moins que lui mais ils avaient eu la même culture : L’Idiot International, Charlie ( mensuel et hebdo), Actuel (avant que celui ne devienne le « Paris-Match » des années 80) et les albums de Freak Brothers sans oublier ceux de Crumb.
Et de fil en aiguille il lui avait parlé d’un livre écrit par un couple d’américains en début des années 70 sur l’amour et savoir aimer. Point commun supplémentaire non seulement elle l’avait lu mais elle aurait tout donné (enfin d’après elle) pour pouvoir le lire à nouveau. C’est avec un air légèrement satisfait qu’il lui dit qu’il avait toujours son exemplaire bien rangé au fond d’un carton avec divers autres « souvenirs » de cette époque. Il lui avait promis de chercher dans son garage le week-end suivant et de lui prêter. En contrepartie elle lui proposa de venir dîner chez elle pour le lui apporter. Evidemment il avait accepté : la soirée promettait d’être plus qu’intéressante.
Cet après-midi il avait retrouvé le fameux bouquin, c’était celui qu’il venait de poser sur sa table de nuit après en avoir juste lu le Prologue.
Ledit Prologue se terminait par cette phrase :
Nous vous demandons de vous placer devant un miroir et de dire : « Hello Je T’aime ! »
Il releva la tête, regarda son visage dans la glace fixée au-dessus du lavabo, sourit et murmura : Tu sais que tu me plais de plus en plus Toi.
Et il s’embrassa sur la bouche.