Martial avait choisi de jouer au rugby par amour.
Tout était arrivé un soir de mai.
Martial avait du vague à l’âme, depuis bientôt un an qu’Ophélie l’avait quitté personne n’était venu la remplacer, ni dans son cœur, ni dans son lit.
D’accord au début il s’était renfermé chez lui et sur lui, le temps que la douleur s’estompe et ne devienne qu’un mauvais souvenir. Mais depuis presque six mois il allait nettement mieux et malgré cela aucune femme n’avait croisé sa vie, en tout cas aucune qui semblait lui porter un intérêt quel qu’il soit.
Pourtant il n’était pas laid : brun, les yeux noisette, ni trop grand ni trop petit (1m78), plutôt bien foutu – la pratique de la gymnastique aux agrès et du rugby pendant plus de 10 ans y était pour quelque chose.
Bref sans être Georges Clooney ou Brad Pitt il avait un certain charme, mais malgré cela il restait « célibataire ».
Même si le fait d’être seul lui pesait, celui de ne pas avoir fait l’amour depuis si longtemps lui pesait plus encore.
Et ce soir de mai lorsqu’il vit son chat arriver du fond du jardin et s’ installer sur la terrasse pour faire sa toilette, et plus particulièrement une certaine partie de son individu qui, vu les cris qu’il avait entendus il n’y a pas si longtemps, avait du servir et pas qu’une seule fois, il prit conscience de l’importance du manque physique qui était en lui.
Martial se leva du fauteuil où il passait la quasi totalité de ses soirées depuis le départ d’Ophélie et, prenant sa carte bleue sur la table du salon, décida d’aller combler au moins un des vides amoureux de son existence.
Il monta dans sa Jeep Cherokee et partit vers la gare Matabiau, c’était le quartier « chaud » de la ville. Dans toutes les villes de province c’était près des gares qu’on trouvait l’amour tarifé, et Toulouse n’échappait pas à la règle.
Il s’ arrêta deux minutes au début de la Rue Bayard, le temps de retirer quelques dizaines d’euros au distributeurs automatique de billets, et remonta rapidement la rue pour rejoindre le boulevard qui longeait le canal du Midi et où il était certain de trouver « ce qu’il recherchait ».
Effectivement debout ou assises sur le banc d’un abribus, elles étaient là, souriantes mais pas trop, elles ne proposaient pas c’était au client de demander, le délit de racolage était sanctionné de temps à autres par les flics en mal de PV, ou bien qui, abusant de leur pouvoir, échangeaient le PV contre une « fleur », c’est à dire une passe gratuite.
Martial roulait lentement, les détaillant l’une après l’autre, tout d’abord c’était les antillaises et les africaines, après venaient les slaves et c’est parmi elles qu’il aperçut celle qui allait changer le cours de sa vie du tout au tout.
Il s’arrêta à sa hauteur, baissa la vitre du côté passager et s’approchant il lui dit :
« Bonsoir, je crains qu’il n’y ait plus de bus avant demain matin, voulez-vous que je vous dépose quelque part ? »
Sans répondre elle ouvrit la portière et monta dans la voiture, se tournant vers lui, elle dit d’une voix légèrement rauque et chaude :
« Merci c’est très aimable. Je m’appelle Svetlana et j’habite tout en haut du boulevard, c’est pas très loin mais avec ces chaussures j’ai du mal à marcher. »
Tout en soulevant ses jambes afin que Martial voit ses pieds elle lui tendit la main.
Il lui serra la main par réflexe le regard fiché sur les plus belles jambes qu’ils avaient vues depuis bien longtemps. Effectivement les escarpins rouge sang à haut talons assortis à sa robe – si tant est qu’on puisse nommer robe le morceau de tissu qui essayait de cacher le minimum décent de ce corps magnifique – n’étaient pas ce qui se faisait de plus pratique pour la marche même sur de courtes distances.
Elle lui indiqua le chemin et moins de deux minutes plus tard il gara la Jeep dans une contre-allée. Il suivit Svetlana à l’intérieur d’un immeuble cossu situé dans une petite rue parallèle au canal.
Ils montèrent à pieds au premier étage et ouvrant la porte située au milieu du pallier elle le fit entrer dans un appartement plutôt bourgeois, du moins à ce qu’il put en apercevoir car elle l’emmena directement dans la chambre à coucher.
Lorsqu’elle lui eut indiqué son « prix » et qu’il l’eut accepté, elle alluma la bougie posé sur une table basse située au pied du lit, appuya sur l’interrupteur mural qui éteignait le lustre et lui prit la main pour le guider vers le lit.
Ce qui s’ensuivit fut d’une telle intensité et atteignit des tels sommets de plaisirs, que Martial revint « voir » Svetlana tous les soirs pendant les deux semaines suivantes, et à chacune de ses visites le miracle s’accomplit à nouveau.
A partir de la troisième semaine ces contacts répétés les rapprochèrent peu à peu, elle se confia à lui, il en fit de même avec elle, et petit à petit leurs rapports se transformèrent, de client il devint amant attitré.
Mais si elle refusait qu’il lui paye en échange de ses faveurs, elle ne voulait en aucun cas arrêter de « travailler », elle voulait faire fortune avant d’avoir 25 ans – soit dans moins de 3 ans – et ce n’était pas à rester sans rien faire qu’elle y parviendrait.
Elle lui expliqua qu’il n’y avait avec lui qu’elle prenait du plaisir, mais que le boulot c’était le boulot.
Martial comprenait sa position mais cela ne voulait pas dire qu’il acceptait sans rien dire.
Ou plutôt si il ne disait rien il faisait travailler ses neurones pour trouver une solution acceptable pour eux deux.
Et il la trouva dix jours plus tard.
Il croisa par hasard un ancien copain de fac’ et qui avait joué dans le même club sportif que lui.
Ils allèrent prendre un verre et son ex-condisciple lui expliqua qu’il avait trouvé un filon en or. Une à deux fois par mois il participait à des tournois de rugby privés organisés par des directeurs d’entreprise fans du ballon ovale, mais qui étant trop vieux pour jouer, rétribuaient généreusement les joueurs qui défendaient leurs couleurs et chaque victoire était récompensée d’une prime équivalente à 6 mois de salaire d’un cadre moyen.
En cas défaite il n’y avait pas de prime mais chaque participation était rétribuée, ce qui faisait qu’en moyenne chaque joueur percevait environ 8.000 Euros par mois.
Le talonneur de l’équipe dont il était capitaine venait de prendre sa retraite – à 30 ans – la place était vacante et si Martial était intéressé il pouvait venir ce soir à l’entraînement hebdomadaire. S’il faisait l’affaire la place était à lui.
Moins de 5 minutes s’écoulèrent avant qu’il ne donna son accord.
Il passa un coup de fil à Svetlana pour lui dire qu’il ne passerait pas cette nuit mais qu’il serait là demain matin avec les croissants.
Le lendemain il posa le plateau du petit déjeuner sur le lit, plateau sur lequel, hormis la cafetière, les deux bols et les croissants, trônait un bouquet de magnifiques azalées au milieu duquel il avait placé son contrat signé la veille au soir, et qui allait permettre à Svetlana d’arrêter de travailler.
Oui Martial allait bien jouer au rugby par amour. Les Mots sont ceux proposés par Motdit dans le cadre de l'exercice de la Communauté "Ecriture Ludique" :
Petit – rugby – sang – table – fleur – chat – bougie – fortune – lit – amour