« Abracadabra !
Une fois encore j’avais fait confiance à ma chance, au destin et surtout au reste. Cette formule magique je l’avais murmurée dans ma tête, ne pouvant pas la prononcer.
Depuis tout petit je rêvais de pouvoir voler dans les airs, me téléporter dans l’univers et surtout lire les pensées des autres. Ah ça oui j’en rêvais et plus souvent qu’à mon tour.
Il suffisait que j’aperçoive deux autres pensionnaires de l’internat où j’usais mes fonds de culotte discuter à voix basse, et jeter un coup d’œil vers moi, même rapide, et aussitôt je subodorais qu’ils devaient être en train de parler de moi.
Alors, les regardant le plus discrètement possible, je me concentrais sur eux, j’essayais de les contacter ou plutôt leur cerveau pour « entendre » ce qu’ils pensaient et donc les mots qu’ils prononçaient.
Evidemment ça ne fonctionnait pas, je ne savais pas encore que pour « lire les pensées » il fallait qu’il y ait un minimum de « complicité » et de connaissance entre les personnes.
En revanche j’appris rapidement à faire lever et s’asseoir mes profs pendant les cours, et plus particulièrement celui d’Education Civique, un sinistre individu semblant sortir d’un roman de Louis-Ferdinand Céline, et c’était un plaisir sans mélange pour moi de le voir se mettre debout sans raison, faire deux ou trois pas sur l’estrade et retourner s’asseoir.
Je me souviens parfaitement de mon voisin de pupitre me murmurant à l’oreille :
« Poudier il a des vers ou quoi ? »
Non Poudier n’avait pas de vers mais la remarque était féroce.
Et comme j’acquiesçais avec un sourire ironique au coin des lèvres, l’ai entendu, la rumeur ne mit pas longtemps à se propager à l’intérieur de l’institut et le « pauvre » prof fut vite affublé du doux surnom d’ « Oxyure », qui avait un côté « ordure » qui n’était pas pour me déplaire.
Ce ne fut pas le dernier de mes tours pendables durant les années où je séjournais dans cet internat perdu en rase campagne du côté d’ Amiens. Mais il avait un goût ésotérique et paranormal qui me plaisait plus que tout.
Une fois sorti de l’adolescence et du lycée je fus pris dans le tourbillon de la vie et ces activités parapsychiques furent mises de côté sans que je m’en aperçoivent, cela se fit petit à petit.
Je les avais presque « oubliées » jusqu’à hier soir.
Mais tel n’était pas le cas apparemment de Max l’un des anciens pensionnaires avec qui j’étais resté en contact.
« Aristide mon ami, j’ai un immense service à te demander. » me dit-il sans même me dire bonjour lorsque j’ouvris la porte de mon appartement après qu’il eut sonné.
Me jetant presque son manteau et son chapeau dans les bras, il fonça dans le salon, attrapa la bouteille de Vermouth posée sur le bar et s’en servit un grand verre avant d’aller s’asseoir dans mon fauteuil favori.
Je posais ses vêtements sur la perroquet de l’entrée et allais m’installer dans le divan face à lui non s’en mettre versé un verre moi aussi.
« Alors raconte, qu’attends-tu de moi ? »
Il avala lentement une gorgée de Vermouth avant de répondre, puis il se lança dans une explication qui me laissa sans réaction durant un court instant.
En résumé, il s’était depuis peu lancé dans la politique et briguait le mandat de Conseiller Général dans sa région natale. Son adversaire le plus sérieux – le Conseiller sortant – présidait ce soir un meeting où il y aurait un maximum de spectateurs et c’était l’occasion rêvée pour décrédibiliser celui-ci.
Max me demandait d’aller assister à cette réunion et d’utiliser mes « pouvoirs » pour
ridiculiser son rival.
Evidemment je n’hésitais pas une seule seconde, dès que j’eus assimilé ce qu’il me demandait, j’acceptais sur le champ. Bien sûr je n’étais pas dupe, il avait toujours été plein d’astuce et savait pertinemment que je ne lui refuserais pas mon aide dès qu’il s’agissait de paranormal.
Et c’est comme ça que je me retrouvais ce soir dans une salle des fêtes bondée, sentant la sueur et même les pieds, à jouer avec un être humain qui ne m’était totalement inconnu, et dont la seule « tare » était d’être opposé à un de mes amis dans une bataille électorale. Ca n’avait aucun sens il est vrai, mais cette sensation de pouvoir avait pour moi le parfum le plus attirant qu’il soit et je n’y résistais pas.
Je jetais un dernier regard concentré sur l’homme qui venait de se relever de sa chaise pour la 15ème fois en moins de 10 minutes, prononçait ma formule fétiche et sortit de la salle sans me retourner.
Les dés étaient jetés il n’y avait plus qu’à espérer.
Un long silence suivi de murmures de protestation et de plusieurs cris de réprobation m’avertirent que j’avais réussi.
Le Conseiller venait de baisser son pantalon, de glisser son micro dans son caleçon de façon à simuler une érection de belle taille et de parader de long en large sur l’estrade en chantant : « C’est la grosse bite à Dudule ».
Je me dépêchais de franchir les portes qui menaient à l’extérieur avant de me faire piétiner par la foule qui n’allait pas tarder à sortir de la salle.
Un sourire de contentement sur les lèvres je souriais aux étoiles : tout compte fait je n’avais pas perdu la main.
Les mots étaient proposés par Sottovoce dans le cadre de l'exercice de la Communauté Ecriture Ludique :
Vite - magique - rapide - dernier - contacter - prononcer - conseiller - sinistre - astuce - service.