Rosabelle avait descendu avec moult précautions le chemin escarpé qui menait à la mare.
Il faut dire que ce n’était pas n’importe laquelle, c’était celle formée par le barrage déviant, que les gamins du village avaient construit sous le vieux pont de bois enjambant l’Huisne pendant leurs dernières semaines de vacances.
En fait leur barrage ne déroutait qu’une partie de la rivière naissante, celle-ci prenait sa source moins d’un kilomètre en amont, et les mômes en avaient dévier un bras le temps de créer cette mare où ils faisaient naviguer les bateaux qu’ils avaient construits avec les mêmes matériaux, à savoir des cagettes de fruits récupérées sur la place du Marché, et cela leur donnait à tous une ossature commune.
Ce n’est pas seulement pour se désaltérer que Rosabelle risquait de se blesser voire de se fracturer un membre qu’elle descendait là-bas, mais pour de régaler de nigelle.
C’était le péché mignon de Rosabelle, elle les adorait et ne savait pas résister. Cela lui était arrivé plus d’une fois d’en oublier l’heure de rentrer à la ferme.
Faut dire qu’elles étaient délicieuses ces fleurs et surtout les feuilles, croquantes et amères à souhait, Rosabelle en salivait d’avance en glissant légèrement vers le bas de la pente.
Ces plantes n’étaient pas arrivées là par hasard, enfin si.
En fait le jour suivant la formation de la mare, Mademoiselle Lamperin, l’institutrice, avait été « plaquée » par Simon, le facteur du village, qui lui avait préférée Madame Gargisse, la femme du coiffeur.
Alors Catherine Lamperin était venue pleurer sous le pont et aussi se débarrasser de la soupière en faïence dans laquelle elle avait planté le pied de nigelle que lui avait offert Simon à leur premier rendez-vous. La plante avait prospéré et s’était repiquée toute seule le milieu lui étant profitable.
Ce qui est drôle dans cette histoire c’est que Simon avait récupéré la fleur qu’il lui avait donnée dans une jardinière posée sur le rebord de la fenêtre de Madame Gargisse, et que tous les pieds restant avaient dépéris dans la semaine qui avait suivi.
Pour la petite histoire Charles Gargisse était quant à lui l’amant de Micheline Duniod, l’esthéticienne de la ville d’à côté et qui avait « accouchée sous x » vingt auparavant d’un petit garçon qui avait grandi et se trouvait être Simon le facteur.
Bref ces histoires de vaisselle et de généalogie, qui avaient réussi à se combiner dans un espace temporel restreint pour lui permettre de succomber à la gourmandise, Rosabelle elle s’en moquait.
Il bien reconnaître que ces histoires de coucheries en milieu rural n’avait aucun intérêt fondamental dans la vie d’une vache, même laitière et normande.
Alors elle prit son temps et arrivée au bord de la mare elle dégusta lentement les derniers pieds de nigelle fraîchement fleuris dont elle préférait le craquant et la saveur.
A tout bien réfléchir c’est elle qui avait raison : Les plaisirs simples ne sont-ils pas les meilleurs ?
Les mots étaient proposés par Azalaïs dans le cadre de l'exercice de la Communauté Ecriture Ludique :
Nigelle – pont – généalogie – soupière – mare – ossature – combiner – oublier – temporel – fondamental.