Mes écrits, mes "dessins", mes coups de coeur, mes humeurs,... Bref ce qui transparait de moi à travers mes "créations"
Non ce texte n'est pas un exercice lié à la Communauté mais un "ancien écrit" que je remonte à la surface pour vous faire patienter...
Adeline marchait le nez dans le ciel, émerveillée par le ballet des nuages poussés par le vent : un patchwork de formes changeantes comme un kaléidoscope sans fin. Ce spectacle rendait à la jeune femme son âme d’enfant, ses longs cheveux roux flottaient autour de son visage tels des fils de cuivre ensorcelés, ses yeux grands ouverts absorbant les images sans jamais en être rassasiés. Elle avançait si lentement qu’il fallait vraiment l’observer avec attention pour ne pas la confondre avec les statues qui décoraient le parc de ce château appartenant à sa famille depuis plus de deux siècles, depuis la tristement célèbre « Terreur » de 1793.
Robespierre avait offert ce manoir à son ancêtre Donatien en remerciements de services rendus et pour son dévouement à la République. En réalité son aïeul avait sauvé la vie du tribun lors d’une soirée chaude dans un bouge des bas quartiers parisiens, Maximilien s’était laissé emporté par la fougue verbale qui lui était coutumière lorsqu’il s’agissait de vilipender la débauche et la luxure et il n’avait dû son salut qu’à la présence d’esprit de Donatien, celui-ci l’avait promptement attrapé par le bras l’entraînant à l’extérieur, et au passage providentiel d’un fiacre devant la taverne au moment où ils s’enfuyaient.
Adeline s’allongea sur banc de pierre, s’abandonnant complètement à la contemplation des nuages en perpétuelle mutation. Elle se réfugiait dans ce spectacle afin d’oublier la douleur et la tristesse qui avait envahi son être à son réveil : sur le plateau du petit déjeuner que lui apportait la domestique elle avait trouvé une lettre de Julien son fiancé, celui-ci lui annonçait froidement qu’il avait réfléchi et qu’il ne voulait plus se marier, et cela à moins de dix jours de la date de la cérémonie.
Elle avait lu et relu la missive plusieurs fois avant de la déchirer et de jeter les morceaux par la fenêtre, les larmes coulaient lentement sur son visage tandis qu’elle regardait les fragments de papier s’envoler dans la brise matinale comme les éclats de son cœur en lambeaux.
Secouant la tête pour chasser les dernières volutes du voile noir qui recouvrait son esprit depuis la lecture de ce funeste courrier , Adeline avait revêtu une robe en lin de couleur écru sur sa peau nue et s’était enfuie dans le jardin.
C’est le même geste qu’elle refit sur le banc afin de se recentrer sur la chorégraphie nuageuse qui ne cessait de l’émerveiller.
Les formes se succédaient à la vitesse de ce vent d’altitude qui les assemblait, les modelait et les effaçait sans cesse. Un cœur, un bouquet de fleurs, un visage de fée souriante, celui d’un homme portant un haut de forme, des mains s’unissant puis s’éloignant pour se transformer en cobra dressé prêt à mordre, un crucifix tournant sur lui-même pour se stabiliser à l’envers avant s’évanouir pour laisser place à un champignon atomique, un cèpe gigantesque, une fausse oronge, une amanite phalloïde, un sexe dressé fier et droit comme une figure de proue. Cette image la fit frissonner, une vague de chaleur envahit son ventre, le nuage sembla se figer pour qu’elle profite tout à loisir, sa main se glissa sous sa robe et vint se nicher juste à l’entrée d’un antre doux et chaud qui n’avait jamais été visité par quoi que soit d’autre que ces doigts élancés et fins qui se mirent en mouvement avec lenteur et précision. Adeline ouvrit les yeux plus grands encore pour absorber cette icône licencieuse au fond de son être, son souffle s’accéléra, les battements de son cœur suivirent le mouvement, ses hanches se tendirent vers le ciel, les gémissements franchirent ses lèvres s’entrouvrant avec langueur et lorsque le plaisir à son apogée l’emporta plus loin qu’elle ne l’aurait cru, c’est son dernier soupir s’exhalant dans la brise qui sembla dissoudre le nuage.
Elle était toujours allongée sur le banc, la main sous sa robe lorsque le majordome la découvrit une heure plus tard. Adeline souffrait depuis la naissance d’une malformation cardiaque et ses parents, riches bourgeois de la région poitevine, l’avaient toujours protégée de tout effort qui aurait pu lui être fatal. Le destin en avait décidé autrement et c’était sûrement mieux ainsi.
- Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages.
Ch.Baudelaire - Petits poèmes en prose