Mes écrits, mes "dessins", mes coups de coeur, mes humeurs,... Bref ce qui transparait de moi à travers mes "créations"
La petite vieille ratatinée se sentit toute réjouie en voyant ce joli enfant à qui chacun faisait fête, à qui tout le monde voulait plaire; ce joli être, si fragile comme elle, la petite vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.
C’est vrai qu’elle était belle Emilie, elle lui avait immédiatement rappelé Martine son premier enfant, le premier d’un longue liste ayant eu 17 enfants dont 15 avaient survécus et 8 étaient encore de ce monde aujourd’hui.
Martine son aînée, un bébé souriant qui était devenu une fillette enjouée et heureuse de vivre, puis une jeune adolescente sage et rayonnante…. Jusqu’à ce qu’elle se marie à 18 ans pour cause de grossesse inattendue. Elle s’était alors transformée en épouse passive et atone, disparu le sourire éclatant, disparue la bonne humeur permanente, le mariage avait gommé tout cela pour ne laisser qu’un corps s’épaississant au gré des grossesses quasi annuelles, corps que la vie – si tant est qu’il y resta un brin de vie – avait quitté un matin de novembre, le 2 exactement jour des défunts le bien nommé, sans prévenir bien évidemment.
Elle était morte seule dans sa cuisine, son fils aîné l’avait trouvée inanimée sur le carrelage jaune et froid de cette pièce où elle avait passé plus de temps que dans n’importe quel endroit de sa maison.
Il venait lui rendre visite comme tous les jeudis midi, accomplissant ce devoir filial comme chacun de ses frères et sœurs.
Les six enfants de Martine s’étaient répartis les jours de la semaine du lundi au samedi pour aller voir leur mère et déjeuner avec elle.
Ce jour là c’était le jour de Pierre.
Elle était morte sans souffrir avait dit le docteur, son cœur s’était tout « simplement » arrêté, comme une pendule dont la pile est usée et c’était tout à fait ça : sa pile était usée.
En tant qu’aîné, Pierre s’était occupé de tout : l’envoi des faire-parts, le choix du cercueil, l’endroit où seraient dispersées les cendres, les démarches pour la succession et la répartition des biens – pour ça cela avait été rapide, hormis sa maison, quelques meubles anciens et 2.000 € sur son compte en banque, elle ne possédait rien.
Il avait fait estimer la maison et les meubles, divisé la somme par 6 et donné à chacune de ses sœurs ce qui leur revenait.
Aucune d’elles n’avait discuté, depuis le départ du père il y a plus de 15 ans, c’était lui l’homme de la maison, rôle qu’il s’était attribué avec l’accord tacite de leur mère.
Les gazouillis d’Emilie la sortirent de ses rêveries.
Emilie son arrière-arrière petite fille, la fille de Charline, elle-même fille de Jérôme le mari de Sylvie, la sœur de Pierre, morte elle aussi un matin gris et froid d’automne, deux ans après sa mère.
Mais elle ce ne fut pas une crise cardiaque qui l’emporta mais la voiture d’un chauffard alcoolisé à à peine 7h00 du matin.
Et là malgré les protestations de Pierre c’est Jérôme qui s’occupa des funérailles de son épouse.
La vieille regarda tout ce monde autour d’elle, c’était tout ce qui lui restait de famille, une quinzaine de personnes âgées de 3 mois à 75 ans, et tout ce beau monde n’avait d’yeux que pour Emilie, elle ne s’en formalisait plus depuis longtemps, il y avait des lustres qu’elle était transparente à leurs yeux, une sorte de vieux meuble posé dans un coin depuis tant d’années qu’on le regardait sans le voir tellement on y était habitué.
Mais elle, elle savait… Il y avait si longtemps qu’elle les observait, elle connaissait chaque expression de leur visage, au ton de leur voix elle sentait leur joie, leur colère, leur peine et même leur peur.
Tous autant qu’ils étaient avaient peur de la Mort, de l’Envers comme elle l’appelait, et de ce fait ils n’avaient d’yeux et d’intérêt que pour le jeunesse et la beauté, la leur de préférence ou plutôt l’examen attentif du passage des années sur leurs traits, celle de leurs enfants étant le miroir narcissique où ils disaient se retrouver et se reconnaître.
Elle rigolait intérieurement la vieille, elle savait que la beauté n’est qu’un leurre, un tour de passe-passe d’un magicien pervers – Dieu peut-être – car comme le disait cette phrase sur laquelle elle était tombée au hasard de ses lectures des années auparavant, et qu’elle avait trouvée criante de vérité :
L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.