Mes écrits, mes "dessins", mes coups de coeur, mes humeurs,... Bref ce qui transparait de moi à travers mes "créations"
Elle était incapable d’imaginer la diversité du paysage tropical qui l’attendrait à sa descente d’avion, enfin elle et ses compatriotes de charter.
Enfin c’est ce qu’elle imaginait, toute seule dans sa petite tête, confortablement recroquevillée dans son siège de classe touriste.
Enfin une classe touriste pour « Sans Emploi en fin de droits », et encore, pour chômeurs oisifs depuis tellement longtemps qu’ils en avaient oublié la signification du mot « travail ».
C’était une absurdité de ce système capitalo-économico-monarchique dans lequel elle et ses compagnons de vol existaient ou plutôt survivaient : Plus vous restiez sans emploi longtemps moins on vous proposait de travail, et plus le temps passait et plus vite vous retrouviez en « fin de droits ».
Lorsqu’on voyait le crépuscule descendre sur son avenir, car c’est bien connu il est plus facile de tirer sur l’ambulance, on en pouvait s’empêcher d’y voir la concrétisation de cette maudite fatalité, celle qui s’exprime dans les « célèbres » Lois de Murphy, celle dans laquelle on laisse se dissoudre l’espoir de parvenir un jour à être quelqu’un, à ne plus sombrer dans les abysses du destin, ce chemin qu’on a dit tracé depuis notre naissance.
On le sait depuis longtemps qu’on est qu’une minuscule pierre tout en bas de la pyramide socio-économique du monde dans lequel on vit, cette bâtisse magnifique où les fondations qui sont notre demeure sont si profondes qu’il nous est impossible d’en voir ne serait-ce que les fenêtres du rez-de-chaussée, alors on revêt l’habit de victime qui nous sied à ravir et dans lequel on se complait.
Il nous colle si bien à la peau qu’il en est devenu notre perpétuel costume, on a oublié que l’en possédait d’autres, mais c’était il y a si longtemps, c’était dans une autre vie, celle où nous étions épanouis, heureux, vivant dans une ambiance douce et chaude, un univers que Mozart aurait pu mettre en musique, il en aurait fait une sonate soyeuse comme le ventre d’un chat que l’on caresse, mélodieuses come le chant d’une mésange au printemps renaissant.
Cet univers parallèle où nos désirs oniriques nous entraînent, le transfert s’exécute tout en finesse, une fraction de seconde avant nous étions là, abattus, dépités, le cerveau vide et atone, la fraction de seconde d’après nous voilà au pays merveilleux de nos fantasmes inassouvis mais oh combien puissants.
Il suffit alors d’un tout petit grain de sable qui vienne s’introduire dans les rouages pourtant bien huilés de notre système de fuite – le plus souvent une image parasite toute droite sortie de notre quotidien maussade mais bien réel – pour qu’on se retrouve rapatrié illico presto dans l’exécrable existence qu’est la notre, comme si un dieu manipulateur contrôlant notre destin, avait appuyer sur la touche « annuler » d’une page en plein téléchargement sur son ordinateur.
Et c’est exactement ce qui se passa dans la tête de notre rêveuse, d’un coup d’un seul tout alla de travers.
L’avion se mit à vibrer, à trembler, à s’agiter comme ces cylindres d’herbe sèche qui roulent indéfiniment dans le désert lorsque le vent se lève, image cliché des westerns dans les années 50/60.
La tension monta d’un cran lorsqu’une voix métallique sortit des haut-parleurs :
« Ici votre commandant de bord…. Veuillez rester assis à vos places et attacher vos ceintures… Tout est sous contrôle… Gardez votre calme. »
L’avion sembla se stabiliser un moment mais l’accalmie ne dura pas plus de deux minutes, il se mit à pencher vers l’avant et plongea lentement mais inexorablement : il allait s’écraser et ses passagers avec.
La voix du pilote se fit entendre à nouveau :
« Ne vous énervez pas je vous assure que je maitrise parfaitement la situation… »
Le son était plus grésillant comme si il se faisait hacher, mixer, entre le micro et les haut-parleurs, donnant l’impression que le commandant ne bord ne s’exprimait plus dans un langage connu, puis tout aussi rapidement ses paroles redevinrent compréhensibles.
« Mesdames et Messieurs, comme je vous l’ai dit nous maitrisons la situation, si j’étais puriste je dirai : nous sommes la Situation. Alors si vous êtes croyants priez votre Dieu quel qu’il soit. Que la Lumière vous accompagne ! »
Etrangement elle se sentait calme et détendue : elle acceptait son destin avec toute la fatalité et l’empathie dont elle était capable.
Elle jeta un dernier coup d’œil par le hublot, l’océan se rapprochait à vive allure, l’avion plongeait dans un sifflement de plus en plus strident.
Juste avant qu’il ne s’écrase en mer elle émit une hypothèse qu’elle considéra rapidement comme une certitude : le « Gouvernement » avait trouvé un moyen détourné de réduire de façon drastique le nombre de chômeurs pour le mois d’août.
Bravo les énarques !