Les yeux mi-clos, elle le regarda poser son livre sur la table de chevet et se lever sans bruit ni mouvement brusque pour se rendre dans la salle de bains.
Il la croyait profondément endormie – à 21h30 pensez donc ! – et elle n’avait aucune envie qu’il puisse croire le contraire.
Voilà maintenant cinq ans qu’ils étaient mariés et étrangement depuis une semaine elle avait l’impression d’émerger d’un long sommeil, d’une longue amnésie plutôt : oui c’est cela elle avait prêté son enveloppe charnelle à la vie d’une autre, elle avait vécu en marge d’une existence qui ne la concernait pas.
Etrangement elle avait vu son mari se transformer en ce qu’il avait détesté et récrié des années durant : un carriériste qui ne reculait devant rien ni personne pour progresser, n’hésitant à piétiner ceux qui pouvaient lui bloquer le passage.
Du coup au lieu de réagir elle avait accepté cette transformation radicale et s’était mise au diapason en devenant une épouse modèle avec une maison rutilante où ne traînait ni la moindre poussière ni le moindre objet mal rangé.
Elle s’était enfermé dans ce rôle quand elle avait compris qu’il poussait sa mutation à l’extrême en refusant d’avoir un enfant – quant à plusieurs ça aurait relevé du domaine du paranormal – tant qu’il n’aurait pas atteint la place qu’il lui revenait d’occuper dans la Société avec un grand S.
Autant dire qu’elle aurait eu sa ménopause avant que cela se produise.
Alors elle s’était mise en marge de son existence, son corps était devenu une coquille vide, sans âme ni esprit.
Personne ne s’en aperçut un seul instant, et surtout pas Kristophe – avec un K j’y tiens – son mari trop occupé qu’il était à faire des plans de carrière : il était entré dans le « carriérisme » comme d’autres entrent en religion.
Lorsqu’elle recevait des invités à dîner, toujours des personnes très importantes pour l’avenir de son époux, elle participait à toutes les conversations, enfin entre femmes et sur des sujets purement féminins bien évidemment, pendant que ces messieurs refaisaient le monde en buvant leur café accompagné d’un « havane » comme il se doit.
Elle n’avait même pas remarqué l’intervalle grandissant au fil du temps entre deux rapports conjugaux, elle ne souvenait même plus quand elle avait cessé de ressentir du plaisir et mise à simuler sans que son mari s’en aperçoive trop absorbé qu’il était dans la quête de son plaisir personnel. Dieu soit loué il le trouvait de plus en plus rapidement.
Le seul bémol au début fut de se retenir de foncer dans la salle de bains pour se laver et de s’endormir avec cette humidité poisseuse qui refroidissait rapidement en plus.
Heureusement sa mise en retrait prit rapidement assez d’ampleur pour englober aussi cette partie de son existence.
Elle serait encore dans son univers parallèle si la semaine dernière, alors que son mari était à diner « professionnel » dans un restaurant de renom, elle avait reçu un appel téléphonique d’un ami qu’elle avait perdu de vue en quittant la Serbie et auquel elle n'avait pas pensé depuis longtemps.
Pourtant non, il était arrivé en France il y avait presque un an de cela et n’avait eu de cesse de la retrouver.
Ils s’étaient téléphoné au moins une fois par jour depuis et avaient décidé de se revoir rapidement.
Le plaisir qu’ils retiraient de ses conversations n’était pas simplement celui de parler sa langue maternelle ou bien d’évoquer le pays qui lui manquait parfois - enfin avant qu’elle ne s’enferme dans sa coquille - non il y avait autre chose : une envie mutuellement partagée de se revoir et plus si affinités.
Elle se sentait vivante à nouveau, comme si elle sortait d’un coma profond, et n’ayant qu’une envie : vivre à nouveau et le plus intensément possible.
Quoi qu’il advienne entre Zoran et elle, elle n’avait pas l’intention de s’endormir à nouveau.
De plus son instinct féminin, qui lui aussi s’était réveillé, lui disait que cette attirance au-delà du simple plaisir de la conversation entre deux étrangers se retrouvant dans un pays totalement différent du leur, était partagée et peut-être même plus intense chez lui que chez elle.
C’est pourquoi elle souriait en son for intérieur des manigances de son mari, de son comportement qui laissait à penser qu’il redevenait l’adolescent attardé qu’il était lorsqu’elle l’avait rencontré. Il y avait une femme derrière tout cela et cela l’arrangeait.
Elle était heureuse de savoir qu’il ne se retrouverait pas tout seul lorsqu’elle partirait vivre avec Zoran – ou un autre – et qu’elle aurait l’enfan,t qu’elle désirait depuis si longtemps.
Elle jeta un dernier coup d’œil vers la salle de bains avant de s’endormir et eut énormément de mal à ne pas éclater de rire lorsqu’elle aperçut par la porte entrouverte son mari en train de s’embrasser dans la glace.
Elle se tourna délicatement et s’en alla rejoindre son avenir dans ses rêves.
Has Been la vision masculine de la situation.